Vie d'une chorale féministe en campagne
Contexte
Ce sont des chants qui montent depuis les campagnes. Des chants féministes issus des luttes ouvrières, du mouvement de libération des femmes (MLF) des années 1970, ou écrits plus récemment, par Maggy Bolle, Jeanne Cherhal ou encore Jeanne Added. Ils sont entonnés en grappe par une dizaine, voire une trentaine de femmes à la fois, qui se réunissent pour répéter tantôt dans une salle communale, tantôt dans un salon ou un garage, après avoir avalé les kilomètres le long des champs, souvent après le fameux « tunnel du soir », pour s’adapter aux horaires de celles qui sont mères de famille.
Ces chorales de femmes, rurales, bruissent en bords de Loire ou dans le nord de la Loire-Atlantique, pour celles dont l’existence est arrivée jusqu’à nos oreilles : il y a les Soupapes des Ginettes, entre Oudon et Champtoceaux, qui cherchent dans le chant le moyen de lâcher leurs émotions. Les Casseroles, qui ne craignent pas de faire tomber la pluie pourvu qu’elles s’affirment en faisant du bruit dans les salons et les cafés autour de Nozay. Ou encore les Louise Sans Michel, qui, jusqu’à ce que, très commode, une maison de quartier d’Angers les accueille, chantaient dans la campagne angevine, entre Rochefort-sur-Loire, Saint-Georges-sur-Loire et d’autres communes alentour pour ne pas se laisser endormir par la douceur de la vie angevine.
Et il y a la doyenne : elle n’a que 8 ans, ce qui donne le temps de prendre ses marques, de laisser son empreinte, et de faire circuler ses idées. C’est, à notre connaissance, la plus ancienne de ces chorales féministes de la campagne des Pays de la Loire, emergées dans le sillon de celles des grandes villes, où le phénomène est plus marqué : Las Mariposas. Une chorale lancée à Châteaubriant en 2017, dont le nom fait référence aux trois sœurs Mirabal, qui ont lutté dans les années 1950 contre la dictature de Trujillo en République dominicaine, surnommées les Mariposas, « papillons », en espagnol. À Châteaubriant, Las Mariposas sont trente et une femmes, entre la fin de la vingtaine et la fin de la soixantaine, qui chantent ensemble pour faire vibrer la campagne de leurs aspirations féministes.
Les membres de ces différentes chorales ont rarement entendu parler les unes des autres, mais leur féminisme les rassemble. Et elles n’ont pas envie de le laisser s’épanouir uniquement en milieu urbain. Alors elles inventent, rient, se soutiennent, tissent des liens, prennent confiance, puis osent chanter dans les cafés et s’imposer sur la place publique.
«Les mecs, ils ont le foot. Et nous, on a quoi ?»
Elles ont beau rire lorsqu’elles énoncent cette caricature, on sent que c’est un rire jaune : un rire qui cache une vérité. « Il n’y avait rien pour nous, pour nous retrouver entre femmes autour de Châteaubriant », résume Géraldine*, parée d’un pull violet, la couleur des féministes. Au conservatoire de la ville, qui prête une salle à la chorale depuis ses débuts quasiment sans discontinuer, plusieurs membres de la chorale Las Mariposas sont arrivées en avance en ce lundi soir de novembre. Certaines, réunies en commission, organisent le calendrier et la communication pour les prochains concerts. Pendant qu’ailleurs on discute tranquillement en attendant le début de la répétition.
Se retrouver à Châteaubriant, c’est pratique : central, ce lieu de rendez-vous évite aux unes et aux autres de faire trop de kilomètres en venant des hameaux et villages alentour, tout en leur facilitant le covoiturage depuis Pouancé, Rougé, Moisdon-la-Rivière… Car c’est un fait indéniable ici : sans la voiture, point de chorale.
Châteaubriant, 12 000 habitant·es, constitue le centre névralgique du pays de la Mée : un pays traditionnellement breton, dans le nord de la Loire-Atlantique, à mi-chemin entre Nantes et Rennes. La région, principalement plate, est ponctuée de forêts et d’étangs. De larges champs, aussi. C’était un territoire de bocage, sévèrement grignoté comme beaucoup d’autres par le remembrement des années 1960-1970, qui a supprimé les chemins de traverse, élargi les parcelles, coupé les arbres et les haies pour faciliter le passage de machines agricoles de plus en plus imposantes. Ce remembrement a aussi eu pour effet une diminution drastique du nombre des travailleur·euses agricoles. Une enfant du coin revenue y vivre il y a quelques années, Juliette Rousseau, le racontait l’année dernière dans la prose poétique de son ouvrage Péquenaude : « Là où j’ai grandi, [la modernité] a consisté à remembrer, araser, aménager, autant de façon de secouer la terre pour en faire tomber celles et ceux qui l’habitaient, comme des poux ».
(RE)VENIR & SE RÉUNIR
Comme l’autrice, l’adjectif de « péquenaud·e », qui moque la population rurale, les membres de Las Mariposas se verraient bien le reprendre en étendard. Elles aussi sont souvent revenues, après un détour de quelques années par la grande ville pour des études ou un premier boulot. Parce que la vie citadine ne leur sied pas, ou plus. Parce que les maisons ou les loyers sont moins chers ici. Parce qu’on peut y pratiquer une activité moins rémunératrice – ou moins travailler –, sans trop rogner sur sa qualité de vie. Parce qu’elles ont suivi un conjoint et, parfois, sont restées malgré une séparation, parce qu’il y a un enfant en commun. Qu’importe, au sein de la chorale, on ne vit pas la campagne comme un déclassement. Pas forcément comme une fierté non plus, mais comme un état de fait qui réclame simplement le respect.
Le territoire de Châteaubriant est assez éloigné des deux métropoles – Rennes et Nantes – pour que sa population active ne contribue pas au phénomène de « cités dortoirs » et travaille plutôt sur place, à l’instar des membres de Las Mariposas, qui y sont ancrées professionnellement : elles sont institutrices, orthophonistes, comédiennes, potières, infirmières, animatrices… ou font tourner les boulangeries, les Ehpad, les centres sociaux, les écoles de musique et les fermes. Ce qui les réunit au sein de la chorale, c’est leur envie que dans ce bout de campagne comme ailleurs – comme en ville, se permet-on d’écrire – il soit possible de vivre comme on l’entend, sans subir les assignations de genre. Alors, elles questionnent les normes qui s’imposent à soi lorsqu’on est une femme. Comme lorsque la maternité bouscule l’équilibre, finalement fragile, que certaines avaient cru trouver avec les hommes, point commun à plusieurs des membres de Las Mariposas. Toutes ne sont pas mères, ne souhaitent pas le devenir ou ont depuis longtemps fini de materner, mais toutes ont fait du chant leur moyen de s’émanciper, en collectif.
Géraldine*, 42 ans
Cofondatrice de Las Mariposas
« J’ai toujours habité dans le coin, à une dizaine de kilomètres de Châteaubriant, à part durant quelques années pendant mes études et mes premières années de vie professionnelle. J’avais dit que je ne reviendrais pas : quand tu as 20 ans, tu rêves plutôt d’une grande ville, de la fête, des concerts et de tous les événements culturels qu’elle peut offrir. Mais quand tu es institutrice et que tu cherches à travailler dans l’Ouest… on te ramène très vite vers Châteaubriant. C’était un peu vécu comme la punition, très peu de collègues voulaient exercer ici.
Je suis pourtant revenue m’y installer, avec mon conjoint de l’époque. J’ai participé à la création d’un bar. J’ai vécu dans un habitat collectif. Je trouvais que c’était un bon compromis. Et puis j’ai eu mon fils. Moi qui avais essentiellement traîné avec des mecs depuis le lycée, qui avais l’impression qu’être une femme ou un homme ne faisait aucune différence, j’ai pris soudainement conscience que j’étais une femme, puisque c’était bien moi qui portais un enfant dans mon ventre… À la naissance, je me suis retrouvée à gérer la plupart des tâches domestiques, à passer beaucoup de temps avec mon enfant, à m’oublier, comme beaucoup de femmes.
Alors j’ai eu besoin de comprendre et de me retrouver en sécurité affective. Ça signifiait se retrouver entre meufs, pour moi. Pour me sentir moins seule. J’en ai parlé à une de mes collègues institutrices, Élodie. C’est elle qui a eu l’idée d’une chorale. On aimait chanter, l’une comme l’autre, sans jamais vraiment avoir pratiqué le chant. Mais on avait envie de faire un truc entre nous, de se mettre en joie ensemble. Le chant venait répondre à ça.
Au début, on pensait qu’on serait quatre ou cinq. Peut-être parce qu’on se disait, oui, qu’en milieu rural une idée comme ça ne fonctionnerait pas. On l’a proposé à des copines, par texto ou sur Facebook. Et la première fois, on était une quinzaine ! Puis, très vite, il y a eu une liste d’attente. La chorale venait répondre à un vrai besoin dans le pays de Châteaubriant.
Parce qu’on n’avait pas les mots, la facilité, la possibilité ou le courage de dire les difficultés dans l’intime, le travail ou la famille, la chorale est devenue une bonne manière de nous donner une voix, de nous exprimer au-delà des problèmes personnels, et collectivement. Elle nous a permis d’occuper l’espace sonore de manière douce et forte. Et peut-être d’offrir sur le territoire une autre voix, la nôtre, qui n’était pas ou peu entendue, entendable. »
Les premières répétitions ont débuté en 2017 sous la houlette de la cheffe de chœur Mélanie Panaget, rencontrée lors d’un stage de chant près Rennes et partante pour rejoindre l’aventure malgré la route à faire… Elle a accompagné la chorale jusqu’en 2020. Puis, après une période d’autogestion, c’est Élodie Foulgoc, 33 ans, choriste du cru et musicienne de formation, qui a pris la relève pour déclencher les polyphonies.
Pour toutes, se réunir entre femmes est devenu une évidence, voire une nécessité. La chorale est un espace où expérimenter la sororité, où nouer des liens profonds, des amitiés, entre différentes générations. « Je venais d’arriver dans la campagne de Châteaubriant, raconte Élodie Foulgoc, à mi-chemin entre ma famille dans le Morbihan et celle de mon ex en Mayenne, d’avoir un bébé, et de subir les confinements. J’avais envie de chanter, c’est sûr. Mais j’avais surtout très envie de me faire des amies ! », se souvient-elle dans une cascade de rire. « On sait qu’ici on prend soin les unes des autres, qu’on n’est pas jugée, qu’on peut trouver des épaules en cas de soucis », rapporte de son côté Marie Corbet, 41 ans, membre depuis les débuts.
RÉFLÉCHIR
La chorale est aussi un moyen d’engager des discussions et des réflexions. Avant Las Mariposas, dans le pays de la Mée, il y avait bien des associations constituées uniquement de femmes, mais plus par défaut de participation masculine que par véritable revendication. Il existait aussi des chorales à Châteaubriant, mixtes, avec une moyenne d’âge assez élevée. Mais rien avec cette dimension « féministe ». Participer à une activité en « mixité choisie* » assumée a d’ailleurs constitué une première pour la plupart des membres de Las Mariposas. Et il a fallu composer avec l’engagement que cela recouvrait, ce qui a suscité quelques remous lors des premiers temps de la chorale.
*La mixité choisie est le fait de se réunir entre personnes appartenant à une ou plusieurs minorités opprimées et discriminées en excluant la participation de personnes appartenant aux groupes pouvant être oppressifs et discriminants (par exemple entre femmes et minorités de genre mais sans hommes cisgenres). Source : université d’Angers.
Très vite, par exemple, un désaccord est apparu autour de L’Hymne des femmes. Composé par des membres du Mouvement de libération des femmes (MLF) en 1971, en pleine deuxième vague féministe en France, ce chant est largement repris dans les manifestations et les chorales féministes :
« Nous qui sommes sans passé, les femmes
Nous qui n’avons pas d’histoire
Depuis la nuit des temps, les femmes
Nous sommes le continent noir.
Refrain : Levons-nous femmes esclaves
Et brisons nos entraves
Debout, debout, debout !
Asservies, humiliées, les femmes
Achetées, vendues, violées
Dans toutes les maisons, les femmes
Hors du monde reléguées […] »
Plusieurs membres n’ont pas voulu chanter le deuxième couplet, mal à l’aise à l’énonciation de ces faits. Un cercle de parole a donc été organisé pour que chacune s’exprime à ce sujet et évoque ce qu’elle attendait de Las Mariposas. Marie Corbet revient sur cet épisode : « Nous nous sommes rendu compte que nous n’étions pas toutes d’accord sur la finalité de la chorale. Certaines étaient ici parce qu’elles voulaient chanter avec Mélanie Panaget. Et toute une autre partie voulait, avant tout, chanter des chants féministes et engagés. »
Des différences de point de vue sur le féminisme se faisaient jour. « L’une d’entre nous, partie depuis, nous disait qu’elle n’était pas féministe parce qu’elle était amie avec des hommes. Comme si être féministe, c’était être anti-homme », poursuit Marie, qui nous parle en même temps qu’elle effectue un trajet en voiture pour l’un de ses enfants, activité récurrente des mères en milieu rural. Pourtant, elle-même concède : « Avant, je ne me considérais pas vraiment comme féministe, à cause de la mauvaise presse du mot, que j’associais uniquement à de la colère. Las Mariposas m’a réconciliée avec ce terme. » Tout de suite, la tournure des discussions lui a plu. « Auparavant, j’avais fait partie d’une chorale sans âme. Ça me plaisait qu’on affirme notre engagement, qu’on ne soit pas une chorale gentille, mignonne, gnangnan, et qu’on cherche à faire réfléchir. »
Ces premiers échanges ont eu un impact sur l’identité de la chorale. « S’il n’y avait pas eu ces réticences au début, nous nous appellerions sans doute Vox Vagina ou Du bout des lèvres, se souvient avec malice Élodie Mérot. Mais pour certaines, c’était too much. » Las Mariposas, a obtenu le consensus le plus large. À la suite de ces échanges, quelques personnes ont quitté le groupe. Depuis, Las Mariposas a rédigé un texte qui clarifie les objectifs de la chorale et sa vision engagée. Chacune sait où elle met les pieds. Et ça ne désemplit pas. Au moins 70 femmes y ont chanté depuis 2017.
Anne, 68 ans
Membre de Las Mariposas depuis 2019
« Je suis originaire de la région nantaise. Je me suis installée vers Châteaubriant autour de mes 20 ans. Le prix de l’immobilier nous attirait : avec mon compagnon de l’époque et des ami·es, nous voulions racheter un ancien village.
Avec une voisine, musicienne et guitariste, nous avions alors créé une chorale, Méli-mélo, en 1987. J’adore chanter, même si je n’ai pas forcément la plus belle voix du monde. C’est comme si ça me suspendait au ciel, tout en m’enracinant au sol. Ça m’aide à lâcher tous mes soucis. Je n’ai jamais arrêté de chanter, malgré les difficultés de la vie. Même en élevant mes trois filles, toute seule la plupart du temps, j’ai toujours trouvé du relais parmi mes ami·es pour m’offrir cette parenthèse. Cette chorale mixte existe toujours d’ailleurs. Elle m’a permis de faire plein de belles rencontres, d’hommes et de femmes. Elle n’est pas particulièrement engagée, même si on nous a toujours un peu perçu comme tel : de gauche, car composée surtout de gens laïcs. Nous faisions partie de ces gens qui arrivaient de l’extérieur et mettaient leurs enfants à l’école publique.
Malgré tout, j’ai toujours été engagée, à différents niveaux. En tant que femme, parente, travailleuse… J’ai enseigné, été animatrice environnement, j’ai lutté pour l’accès à la contraception et à l’avortement. J’ai pris part à une association militant pour des accouchements moins médicalisés. Je n’avais pas voulu faire partie du MLF par contre, je trouvais que le mouvement était trop excluant pour les hommes.
J’ai rejoint Las Mariposas en 2019. Je les avais écoutées et j’avais été séduite. Les harmonies étaient magnifiques. La cheffe de chœur dégageait quelque chose de fort. Chanter entre femmes me paraissait naturel, comme la suite de mes engagements. Le sens des chants correspond à mes valeurs, même si je ne suis pas fan de tous, mais c’est normal dans la vie d’un groupe. J’aime nos échanges. Je n’ai pas toujours les mêmes modes d’expression que certaines. Je suis plus dans la nuance aujourd’hui. Mais Las Mariposas me permet d’être en éveil, de me remettre en question. Aujourd’hui, des membres de la chorale Méli-mélo sont là quasiment à tous les concerts de Las Mariposas. J’apprécie ces liens qui se sont créés. »
*Pseudonyme
Comment la chorale féministe a-t-elle été accueillie en pays de la Mée ? On nous décrit d’abord que les accueils se révèlent toujours chaleureux. Que des femmes les remercient de parler de leur réalité. Qu’elles voient des yeux s’embuer lorsqu’elles chantent en public… Que la liste d’attente, sur laquelle il y a toujours quatre à cinq personnes qui trépignent, prouve que la chorale répond à un vrai besoin sur le territoire. « Il y a toujours plein de monde, peu importe l’endroit où l’on joue », s’enflamme avec son énergie communicative Élodie Foulgoc. Avoir réussi à remplir l’institution culturelle locale, le théâtre de Verre de Châteaubriant, avec la chanteuse Mathilde*, en janvier 2024, a constitué un des moments phares de la vie de la chorale.
*Mathilde s’est fait connaître du grand public en 2015 à l’occasion de sa participation à la saison 4 de l’émission de télé-crochet The Voice. Dans ses chansons, elle s’engage contre les violences sexistes et sexuelles, la grossophobie et le validisme.
FÉMINISME LOCAL
Mais il faut nuancer le succès rencontré. L’une remarque, par exemple, que son frère n’est jamais venu la voir chanter alors qu’il habite toujours dans le village de leur enfance, à 15 kilomètres de là, parce qu’il lui reproche d’être trop revendicative. D’autres rapportent la rumeur susurrant que la chorale « pervertirait » les femmes parce que plusieurs d’entre elles se sont séparées de leur conjoint… Les choristes assument et s’amusent de cette étiquette de « féministes du coin » qu’on leur colle. Elles estiment, comme Géraldine, que c’est inévitable « parce qu’en milieu rural tu n’as pas le choix, tu ne peux pas vivre dans l’entre-soi, tu finis toujours par côtoyer tes voisin·es ». Que si elles entendent souvent des remarques sexistes, ce n’est pas parce qu’il y aurait plus de sexisme ici, mais parce qu’elles fréquentent davantage de personnes issues de différents horizons. « J’ai l’impression que, lorsqu’on vit à la campagne et qu’on s’affiche féministe, il faut beaucoup plus composer qu’en ville. Mes potes à Rennes donnent l’impression de pouvoir tenir n’importe quel propos dans les endroits où ils vont. Ils ont d’ailleurs davantage le choix des lieux où ils sortent, tout en gardant un anonymat énorme », développe Élodie Foulgoc.
*pseudonyme
Pas toujours si aisé de s’afficher féministe par ici, d’autant plus dans un contexte où les clivages politiques s’exacerbent, sur ce territoire rural comme sur tant d’autres en France. Lors des dernières législatives par exemple, la circonscription est apparue très divisée. Si Jean-Claude Raux, candidat du Nouveau Front populaire et membre du parti Les Écologistes, a été reconduit à son poste de député en obtenant 40 % des voix, il était talonné par l’extrême droite, à 34,5 %, qui a progressé à toute vitesse sur le territoire* Au cours de ces législatives, un nouveau comité est apparu à Châteaubriant : Réveillons la résistance. En juillet 2024, il a organisé une marche pour dire « non » à l’extrême droite et rappeler qu’ici l’extrême droite nazie avait fait fusiller 27 résistants en 1941, dont le célèbre Guy Môquet. Lors de cet événement, Las Mariposas chantait.
*En 2017, le Rassemblement national cumulait 10 % des voix.
Meryem
Membre de Las Mariposas depuis 2019
« J’ai grandi à Casablanca et je vis à Châteaubriant depuis 2003. Je suis d’abord arrivée en France, à Rennes, pour des études. J’y ai rencontré mon ex, qui lui venait du coin. Je me suis installée ici, toute seule avec lui. Et j’ai repris des études d’infirmière.
Je n’avais jamais chanté. Je trouvais même que les chorales, c’était un truc un peu barbant. J’avais le préjugé que ce n’était fréquenté que par des personnes âgées. Je n’avais aucun lien avec le féminisme non plus, je n’avais jamais pris part à des activités militantes. Même si je me suis sentie féministe depuis toute petite. J’avais envie de partir du Maroc pour cette raison, parce que je trouvais injuste la place qu’on y laissait aux femmes. Le patriarcat y est plus assumé, par rapport au patriarcat occidental qui s’abrite derrière une pseudo égalité et que les femmes se reprennent dans la figure souvent un peu plus tard. J’idéalisais un peu. J’ai quand même gagné en liberté, mais j’ai perdu d’autres choses. Je n’ai plus d’attachement à une terre par exemple. Ce qui compte pour moi, ce sont les liens tissés à un endroit. Heureusement, j’ai fini par en nouer de très forts ici.
J’ai découvert Las Mariposas en 2019, alors qu’elles chantaient à l’extérieur pour un événement du 8-Mars*. J’y étais avec mes deux enfants, ma fille de 3 ans et mon bébé dans les bras, ainsi que leur papa. En les écoutant, j’ai pleuré. À ce moment-là de ma vie, j’étais un peu dans le gouffre, aliénée par ma vie de mère. J’étais aussi très isolée socialement. Tout ce qu’elles chantaient me remuait. J’ai vu dans la chorale une issue. J’ai envoyé un mail suppliant et motivé pour les rejoindre. J’ai répété tout l’été.
J’étais très timide à l’époque. Je me suis mise avec les voix alto, qui me semblaient les plus discrètes. Je n’ai découvert que plus tard que ce n’était pas ma voix. Chanter entre femmes m’a libérée du regard masculin. Ça m’a transportée de devenir une voix parmi d’autres. Ma culture féministe s’est éveillée grâce à nos discussions et à la place qu’on nous permettait de prendre au sein du groupe. Progressivement, ça m’a permis de devenir moi-même. Et j’ai trouvé en moi une féministe, lesbienne, radicale, séparatiste ! (Elle rit) Aujourd’hui, je suis animatrice en autodéfense. »
*Journée internationale du droit des femmes
BOULE DE NEIGE
Une question taraude régulièrement les membres de Las Mariposas : comment faire rayonner leur message auprès de personnes éloignées des réflexions féministes ? À l’occasion de discussions en fin de répétitions, certaines ont vite proposé d’aller plus loin que le chant. « On a eu envie de faire un truc plus concret en créant un collectif de féministes locales », retrace Géraldine. Les Mées gèrent, beau pied de nez, est ainsi né. Le collectif a déjà donné lieu à la lecture collective d’ouvrages féministes, à des ateliers radio, ou à l’organisation de la première manif pour le 8 Mars, à Châteaubriant. Plusieurs membres de Las Mariposas sont aussi à l’origine d’un festival : le Dés-Orientations Féministes Festival, le Doff, qui a eu lieu tout au long du mois de novembre 2023, à Châteaubriant et dans les communes alentour. Au programme : des concerts, des expositions, un ciné-débat, des discussions autour de la ménopause, de la santé mentale ou de la sexualité, une initiation à l’autodéfense, ou encore un atelier pour « modeler sa vulve ». Un moment d’effervescence. « Nous souhaitons que toutes les femmes du coin sachent que nous sommes là », déclare Meryem. Si elles n’ont pas renouvelé l’opération en 2024, elles réfléchissent à une deuxième édition. Trois petites notes et puis… reviennent ? Las Mariposas a la ferme intention de continuer à faire partie de ce décor rural et à le secouer, bras levé, cordes vocales déployées.
*Journée lancée en 1999 par l’Organisation des Nations unies. Le 25 novembre a d’ailleurs été choisi en référence aux manifestations de lutte contre les violences faites aux femmes qui avaient déjà lieu à cette date à la mémoire des trois sœurs dominicaines Patria, Minerva et María Teresa Mirabal, « las Mariposas ».




