Chanteuses des villes, chanteuses des champs, quelles différences ?
Récemment, deux étudiantes-chercheuses se sont essayées à documenter ce mouvement frémissant des chorales féministes. Anne Peyret, qui a rédigé le mémoire « Des femmes vivantes, des femmes qui chantent : les chorales féministes et la joie militante », soutenu en 2022, écrit que le chant a souvent servi les luttes féministes, mais que le phénomène des chorales est récent. Elle en a identifié une première créée en 1995, une autre en 1998, et note une hausse progressive du phénomène depuis 2015, plus « nette, rapide et accélérée » encore depuis 2020. Cette progression s’opère en parallèle de la nouvelle vague féministe, dans le sillage des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc de 2017, avec la multiplication de comptes spécialisés sur les réseaux sociaux, de podcasts, de livres ou d’articles consacrés au sujet, mais aussi le déploiement d’autres activités avec un objectif féministe, comme les « cours d’autodéfense, cours de sport, réparation et déambulation en vélo, ou collages féministes ».
Dans sa tentative de recensement « non exhaustif », Anne Peyret explique avoir identifié 36 chorales « relativement bien réparties sur le territoire » national, mais « concentrées dans les grandes villes ». Lorsqu’on l’interroge à ce sujet, elle nous fait remarquer que, en milieu rural, les chorales représentent davantage des « cercles assez restreints de personnes qui se connaissent déjà ou qui se rencontrent de proches en proches, qui communiquent peu et ne souhaitent pas particulièrement s’ouvrir plus largement ». D’où aussi la difficulté d’avoir accès à cette effervescence. Autrice du mémoire « Chanter le féminisme : des chorales militantes en France dans les mouvements sociaux de 2023 », Aurore Lagier a également fait face à ces difficultés. Elle a eu beau fouiller les archives de la presse régionale, elle n’a trouvé que peu d’éléments sur ces chorales rurales et, lorsqu’il y en avait, a remarqué que ces initiatives étaient « traitées par la presse locale comme une simple animation, pas comme quelque chose de militant ».
Le sociologue Guillaume Lurton, auteur de plusieurs études sur le chant choral, nous rappelle que, de longue date, la chorale, loisir théoriquement mixte, est « de fait un loisir très féminin » : « Les chorales ont plutôt du mal à recruter des voix d’hommes. Beaucoup de chœurs de femmes se développent par défaut. » Il existe donc beaucoup de chorales de femmes, mais pas nécessairement estampillées féministes. La dimension militante, loin d’être majoritaire, est néanmoins courante dans l’univers des chorales. « Dans tous les mouvements politiques et populaires à partir du début du xxe siècle, le chant choral était très présent. Cette dimension a été mise un peu en sourdine dans les années après la Seconde Guerre mondiale, avant d’être remise au goût du jour récemment. » En effet, le chœur « a été très souvent utilisé par les régimes autoritaires pour des logiques d’engagement et de diffusion de messages politiques », ce qui ne lui a plus donné très bonne presse. Dans les années 2000, nous rapporte-t-il, « des chœurs avec des revendications identitaires » ont commencé à voir le jour, comme des chorales gays ou ouvertes aux minorités sexuelles. Très vite, chanter est devenu l’expression d’un engagement plus grand. Anne Peyret souligne que les chorales féministes peuvent d’ailleurs être un lieu de « convergence des luttes », « que, à force, on s’y politise et on a envie de prendre part à d’autres combats ».
Un autre élément lie les émergences de cette petite révolution culturelle entre elles : leur répertoire de chants. Les unes et les autres viennent piocher dans des carnets ou des blogs communs, reprenant aussi bien des chants historiques de luttes d’ouvrières que des créations plus récentes et engagées. Parfois, une chorale propose une nouveauté ou sa propre adaptation d’un de ces morceaux, repris par d’autres. L’Hymne des femmes figure très souvent au répertoire de ces groupes, mais aussi des chansons étrangères, chantées dans leur langue d’origine ou traduites, comme Canción sin miedo – hymne contre les féminicides, de la chanteuse mexicaine Vivir Quintana –, ou La Vesina, chanson populaire occitane qui parle d’une femme qui a mal au sexe et va en parler avec sa voisine… La chanson parle-t-elle de douleurs réelles, ou est-elle une façon détournée de parler d’avortement ? La question taraude encore les chanteuses ! On y retrouve aussi des chants traditionnels français comme Filles de marins ou La Mal mariée, souvent détournés. Et des chants plus contemporains comme Beaux pains dans ta gueule, de Maggy Bolle, Le Corps des femmes, de Mathilde, ou encore Balance ton quoi d’Angèle. Un répertoire qui peut « constituer un support de lien pour un féminisme intergénérationnel, dans la mesure où [il] démontre l’existence d’un “matrimoine” et le vulgarise », écrit Aurore Lagier.
Ce répertoire commun gomme aussi les différences entre féminisme des villes et féminisme des champs. Les préoccupations semblent partagées. Même si vivre en campagne donne lieu à des difficultés particulières – en France, une femme sur trois vit dans un territoire rural, soit 11 millions de personnes. Comme l’a pointé la délégation aux droits des femmes du Sénat dans un rapport en 2021 intitulé Femmes et ruralités : en finir avec les zones blanches de l’égalité, les femmes y rencontrent des obstacles spécifiques à tous les âges et dans tous les aspects de leur vie : déficit de mobilité, éloignement des services, plus forte prégnance des stéréotypes de genre, choix d’orientation scolaire et professionnelle limités, conciliation complexe des temps de vie, difficultés d’accès aux soins et aux dispositifs d’aide, moindre protection dans les cas de violences conjugales, moindre accès aux responsabilités politiques locales…
Sur la question spécifique du travail, le rapport relevait qu’en milieu rural, les femmes sont certes moins touchées par le chômage que leurs homologues urbaines, mais qu’elles occupent des emplois plus précaires, moins qualifiés et souvent à temps partiel. « Les caractéristiques de l’emploi en zone rurale soulèvent la problématique de l’émancipation des femmes et de la dépendance à leur conjoint », pointe le texte. Les services de garde d’enfants et les crèches collectives y sont aussi en « nombre insuffisant », ce qui conduit beaucoup d’entre elles à renoncer à une activité professionnelle. Si les victimes de violences intrafamiliales sont aussi nombreuses qu’en zone urbaine, elles sont par contre plus isolées, moins informées et moins protégées. Bref : « les femmes des territoires ruraux sont davantage victimes d’inégalités », avait souligné Élisabeth Moreno, alors ministre déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, lors de son audition par la délégation du Sénat.
Dans ces conditions, comment s’y développe le féminisme ? Là encore, difficile de faire un état des lieux : les études autour du féminisme en zone rurale sont à l’état de bourgeon dès lors qu’on ne s’intéresse pas spécifiquement à la place des femmes dans l’agriculture. Elles-mêmes ayant d’ailleurs longtemps attendu qu’on braque les projecteurs sur elles et que soient dénoncées les inégalités qu’elles subissent. Rappelons que ce n’est qu’en 1982 qu’elles ont obtenu le droit d’être considérées comme associées à part entière ou de devenir cheffe d’une exploitation agricole. Dans Féministes des champs, publié l’an dernier, la sociologue Constance Rimlinger évoque la chute de la part du nombre d’agriculteur·rices dans la population active, passée d’un tiers en 1945 à 1,5 % aujourd’hui. Une donnée qui a considérablement transformé les campagnes et la manière dont les femmes y vivent. Les « campagnes sont aujourd’hui des espaces polymorphes qui peuvent aussi bien traverser une crise (pénurie de services, manque d’emploi, précarité…) qu’être porteurs d’une nouvelle vitalité politique », écrit-elle. À l’instar du frisson féministe et mélodieux que les membres de Las Mariposas font courir dans la campagne castelbriantaise.




