Sale temps pour les enfants, face à la tendance « no kids »

Article publié dans le #50 “Ecolos : s'unir ou subir”
Rédaction
Marie Bertin

Souvenez-vous, c’était en janvier (2026). La SNCF se faisait pincer en flagrant délit de « no kids » (pas d’enfants) avec sa toute nouvelle offre pro, L’Optimum plus. Les faits : dans une première version de la présentation de cette offre, en novembre 2025, la SNCF avait écrit : « Pour garantir un maximum de confort à bord de l’espace dédié, les enfants ne sont pas acceptés. » Formulation modifiée par la suite : « Cet espace calme est accessible à partir de 12 ans. (Les plus petits sont bien sûr les bienvenus dans le reste du train.) » Beaucoup plus diplomate, en effet.

« Ce n’est pas du tout contre les enfants. Dans nos trains, non seulement ils sont les bienvenus, mais ils sont surtout de plus en plus nombreux », s’était alors défendu le PDG de la compagnie, Jean Castex, face aux critiques. Et l’ancien Premier ministre de rappeler que cette nouvelle classe vise à répondre aux besoins des voyageur·euses professionnel·les, se disant « sidéré » par le débat « complètement fou » qui a suivi ce lancement.

De la sidération de part et d’autre, donc. Dézoomons : le débat aurait peut-être été moins vif si le cas avait été isolé, mais la tendance « no kids » n’en est pas à son coup d’essai. Le concept, venu principalement des pays anglo-saxons, désigne des espaces – hôtels, campings, restaurants – réservé aux adultes, dans un souci de calme, et il est déjà très répandu comme argument commercial dans le domaine du tourisme. En Espagne, une chaîne d’hôtels, lancée il y a une dizaine d’années, s’est même spécialisée dans le genre, au point d’en faire une marque : elle s’appelle tout simplement « Adults Only ». Les premiers établissements ont ouvert dans les îles Canaries et les îles Baléares , avant d’essaimer dans le reste du pays, puis en Grèce, en Allemagne… jusqu’en France. Ces dernières années, un hôtel de la marque Adults Only a ouvert en Bourgogne et une chambre d’hôtes, dans le Périgord.

Mais c’est en Corée du Sud, semble-t-il, que la pratique est la plus développée. Là-bas, des restaurants, bars ou cafés affichent sans complexes sur leur devanture : « No kids zone ». Le pays compterait ainsi au moins 600 lieux* interdits aux mineurs. Et cela ne se limite pas aux espaces privés, certains lieux publics comme des musées et des bibliothèques sont inaccessibles aux enfants. Bon. Nous pourrions bien sûr nous interroger sur la tendance un brin mortifère de cette société à ne plus supporter les enfants. Au point que des entreprises cherchent à satisfaire leurs clientèles en leur offrant la possibilité de ne pas en croiser. Cette tendance ne serait-elle, au fond, qu’un nouveau stigmate de ce monde très occupé à saboter ses derniers liens au vivant ?

Mais même sans aller jusque-là : que dit la loi ? Selon le Code pénal, en France, le « no kids » est une pratique discriminatoire. D’après l’article 225-1, toute distinction opérée entre les personnes en raison de leur âge constitue une discrimination. Et lorsque l’infraction est commise dans un établissement recevant du public, ou pour en interdire l’accès, son auteur s’expose à 5 ans de prison et 75 000 € d’amende. Comment la SNCF et ces autres établissements peuvent-ils se permettre ces offres ? La loi est claire, mais le cadre juridique reste flou. Dans la mesure où ce ne sont pas les trains eux-mêmes qui sont interdits d’accès aux enfants, ni les hôtels en général, mais une certaine offre de services, un tarif en particulier, la démarche resterait légale en l’état actuel du droit.
Il n’empêche, il n’y a pas que quelques parents que cette tendance fait bondir. En mai 2025, elle avait déjà été jugée « brutale » par la haute-commissaire à l’enfance, Sarah El Haïry, qui avait alors réuni à Paris des acteurs du secteur du tourisme et de la restauration pour ne pas « laisser s’installer » cette pratique en France. Et pour lever le flou dans lequel elle s’engouffre, une proposition de loi est sur la table depuis le 27 janvier 2026. À l’initiative de la députée du Loiret Constance de Pélichy, du groupe LIOT*, le texte prévoit d’interdire d’exclure les enfants « de lieux de vie, de l’espace public, d’espaces commerciaux ou des transports, lorsque cette exclusion n’est pas justifiée par des exigences de sécurité propres aux enfants ou par l’absence de capacité civile ». Son adoption serait une façon de rappeler à qui doit l’entendre que l’enfant n’est pas seulement un objet d’éducation, mais que c’est aussi une personne, un sujet de droit.

 

* Selon une carte interactive en ligne réalisée des Coréen·nes
* Libertés, indépendants, outre-mer et territoire. Ce groupe rassemble plusieurs députés du centre gauche et du centre droit.

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