Vers une nouvelle culture du risque littoral ?

Rédaction
Marie Bertin
Photographie
Quentin Hulo

À ce jour encore, il est rare que les communes du littoral disposent d’informations sur le rapport de leur population à différents scénarios d’adaptation. « L’étude menée sur le secteur du Goulet par l’Observatoire régional des risques côtiers (OR2C) était une première, explique Oscar Navarro, professeur en psychologie sociale et environnementale à l’Université de Nîmes, et collaborateur de l’OR2C. Jusque-là, la problématique du risque d’érosion et de submersion était traitée uniquement façon géophysique et économique, alors que c’est aussi – avant tout – un sujet psychologique et social. » On parle en effet d’une menace qui plane sur l’habitat : lieu de la sécurité, par définition. « En général, les territoires ne commencent à s’intéresser à cette dimension que lorsqu’ils rencontrent des réticences, des résistances de la part des gens. Alors qu’il faudrait s’y intéresser en amont, pour mieux comprendre les enjeux psychosociaux locaux et associer la population à la réflexion. » Selon le chercheur, une méfiance de la part des élu·es envers les réactions de la population est parfois en cause : « Certaines communes ne veulent pas rendre publiques les cartes de projection produites dans le cadre de la loi Climat et résilience*, par exemple. Elles tentent de se blinder pour limiter les réactions. Ça crée même de la tension chez certains agents… » 

 

Le partage des connaissances apparaît pourtant primordial pour améliorer la perception du risque par la population et ainsi mieux la protéger. C’est en partant de ce constat qu’est née la jeune association vendéenne Cronos, en 2020, au moment du dixième anniversaire du passage de la tempête Xynthia. Face au traumatisme persistant dans la population, ses membres, - des chercheur.euses se sont donné pour mission de recueillir “la mémoire de Xynthia” *. Ils sont sociologue, psychiatre, ou encore historien.ne et, peu à peu, collectent les témoignages sous forme d’entretiens filmés, de photographies prises par les habitant·es – près de 6 000 à ce jour – ou encore d’objets conservés par les sinistré·es. « Une dame qui a perdu sa maman dans la catastrophe nous a confié un réveil resté bloqué à 3 h 45, l’heure de la submersion, relate Yann Leborgne, docteur en géographie** et coordinateur du projet. Un autre nous a remis une maquette de bateau abîmée, qui flottait dans la maison après l’inondationÇa n’a l’air de rien, mais cela parle du traumatisme qu’a été la tempête pour ces personnes qui ont gardé ces objets pendant quinze ans, et pour des milliers de Vendéens pour qui il y a un avant- et un après-Xynthia. Aujourd’hui encore, ceux qui l’ont vécu ont parfois un sentiment d’irréalité : ils ont du mal à se dire que ça s’est vraiment passé. Ce projet répond au besoin de donner une réalité aux faits, dans une optique de prévention et de création d’une nouvelle culture du risque. » 

 

Selon le chercheur, cette culture a existé, mais se serait perdue en chemin. « Jusqu’au début du XXe siècle, le risque de submersion était intégré dans la vie des communautés littorales. On ne construisait pas à certains endroits pour cette raison. Ça tenait aussi au fait que les gens naissaient, vivaient et mouraient sur la même localité : la connaissance du territoire et de ses risques se transmettait. Aujourd’hui, le taux de renouvellement des habitants du littoral est très fort. Sur la côte vendéenne, certains maires estiment qu’un logement change de propriétaire en moyenne tous les sept ans, ce qui entrave la transmission transgénérationnelle, si elle n’est pas accompagnée par des actions culturelles. Si on ajoute à ça la montée des eaux et l’intensification des intempéries, on augmente fortement le risque. Notre travail doit venir en partie répondre à ce problème. » 

 

Car cette culture du risque peut sauver des vies. Annette Anil peut en témoigner. Cette habitante de La Faute-sur-Mer est la fille d’un ancien adjoint de la commune qui fut longtemps impliqué dans le syndicat des marais de La Faute, lequel s’occupait de l’entretien des digues. C’est en prenant la relève de son père qu’Annette a compris les risques courus par les habitant·es, y compris elle-même, de certaines zones de la commune en cas de submersion. « On avait conscience du risque donc on a été vigilant. Quand une journaliste a dit que la tempête était portée par un vent du sud et qu’il y avait un risque de submersion dans le sud de la Vendée, étant donné l’orientation de notre village, ça a fait tilt. Donc on a mis le réveil et on s’est levés régulièrement, toute la nuit, pour surveiller. On savait que la marée haute était à 3 h 45 et effectivement, on a vu l’eau arriver à ce moment-là. On a pu se mettre à l’abri à temps. » Combien de morts auraient pu être évitées, si ces connaissances avaient été plus largement diffusées et avaient fait l’objet d’un vrai travail de sensibilisation auprès des habitant·es du littoral ?    

 

Pour faire ré-émerger les savoirs, tous les moyens sont bons. Les artistes de la compagnie de théâtre Le Héron à deux becs, de leur côté, ont monté la pièce de sensibilisation Et bientôt la vague ? en 2024. Sur scène, un couple installé sur une île, dont le sol se dérobe peu à peu, se dispute. L’un pense que l’eau montera doucement, l’autre que ce sera une vague brutale. L’un veut sauver d’abord les animaux, l’autre uniquement les humains… L’idée vient du directeur artistique, Marc Messager, ingénieur hydraulicien de métier et passionné de théâtre. « Ce projet, c’est une expo-spectacle, précise Anne Debaig, la directrice de la compagnie. Quand on va quelque part pour une représentation, on installe d’abord l’exposition, qui permet de comprendre et de transmettre des informations importantes. Puis les gens assistent à la pièce, qui joue uniquement sur le registre du poétique, pour lâcher les émotions. Pour nous, une sensibilisation complète ne peut se faire que par l’art, puisque c’est l’art qui est sensible, justement. La pièce a un rôle cathartique que n’aura jamais l’expo. » Et il semblerait que ça marche : « En vingt ans de théâtre, on ne m’a jamais autant remerciée. On l’a déjà jouée une dizaine de fois, dont deux en Vendée, et les sollicitations s’enchaînent. »

 

Succès également pour la première Journée régionale de la culture du risque littoral organisée à partir d’une idée de l’OR2C, en octobre 2024, à La Barre-de-Monts, en Vendée. Cent cinquante à 200 élèves ont pu bénéficier des échanges. « J’ai été surpris par leur niveau de curiosité, se souvient Riwan Kerguillec, ingénieur et coordinateur de l’Observatoire. C’était une réussite, mais il en faudrait davantage : on sent bien une montée en puissance du besoin d’informations sur le sujet – des professeurs nous demandent d’intervenir dans leurs classes, par exemple. On tente d’y répondre, mais on est limités par nos moyens. » Les moyens : le nerf de la guerre, en matière de sensibilisation aussi. Le travail des chercheur·euses de l’OR2C en Pays de la Loire permet à la fois de suivre précisément l’érosion du littoral régional, d’étudier les scénarios d’adaptation et de chiffrer les coûts des solutions – un savoir technique indispensable aux communes –, mais aussi de sensibiliser les populations à partir de ces nouvelles connaissances. Un travail qui a un coût : « Une étude assez complète avec diagnostic, cartographie prospective, enquête de perception, construction de scénarios et analyse des enjeux en fonction de ces scénarios… ça coûte environ 250 000 euros », détaille Riwan Kerguillec. Grâce aux fonds publics, notamment de la Région, l’OR2C a pu par exemple facturer une telle étude seulement 8000 euros à une collectivité. Sans ce soutien, l’étude n’aurait sans doute pas vu le jour. 

 

Mais c’est à noter : la Région Pays de la Loire a choisi de ne pas renouveler sa subvention à l’OR2C dans le cadre des coupes drastiques opérées dans son budget 2025***. Pour les scientifiques du risque côtier, ce sont 160 000 euros en moins sur un budget annuel de 400 000 euros, alors même que la structure porte un nouveau projet très ambitieux : « Nous montons un observatoire de la perception du risque à l’échelle régionale, poursuit le coordinateur. Le but est de recueillir 800 sondages par an sur différents aspects de cette perception auprès de la population : le rapport au logement, aux politiques publiques, etc., et de suivre leur évolution d’année en année. » La coupe claire de la région s’inscrit dans un contexte : celui de la baisse du budget national. Les choix opérés sont aussi à mettre en lien avec un désengagement plus global de l’Etat sur ces sujets, selon Oscar Navarro : « L’émergence d’une nouvelle culture du risque est importante aussi pour permettre de responsabiliser les communes et les citoyens. On tend actuellement à rester dépendant d’un État qui nous protège, alors même que cet État est en train de modifier sa doctrine en matière de sécurité et se désengage, certainement par manque de moyens. Il y a donc un enjeu à ce que chaque commune et chaque citoyen se mobilise, s’informe et se rende en bonne partie responsable de sa propre sécurité face au risque environnemental. » 

 

* Le nom complet du projet : «Submersion et résilience, la Mémoire de Xynthia». Financé à 80% par la Fondation de France, il est coordonné par l’association Cronos et réunit au sein d’un consortium des partenaires très différents : scientifiques, artistes, représentants de sinistrés, d’associations environnementales, etc.

** Spécialiste des questions de résilience par le patrimoine ethnologique

*** Lire notre édito à ce sujet

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