Bisbille autour d'un petit chemin angevin

Rédaction
Nolwenn Perriat
Photographie
Karoll Petit

Contexte

« Moi, ces routes goudronnées, toutes ces routes me dégoûtent. Si vous m’aimez venez, venez chanter, venez flâner. Et nous prendrons un raccourci, le petit chemin que voici. Ce petit chemin, qui sent la noisette… » Georges Brassens a chanté les louanges des chemins de terre, de pierre, des chemins « creux », comme on appelle ceux qui se faufilent entre deux talus, et qui serpentent le long des champs, des forêts et des rivières. Voies de circulation à pied ou à cheval, qui reliaient les hameaux et les villages, beaucoup de ces chemins ont été remplacés par des routes goudronnées à l’arrivée de la voiture, ou ont complètement disparu avec le remembrement, lorsque les parcelles agricoles ont été réorganisées pour faciliter la motorisation du métier, dans les années 1960 et 1970.

Mais il en reste ! Aujourd’hui, ils appartiennent à des communes, des particuliers, ou des agriculteur·rices. Ils sont toujours empruntés pour la promenade, la chasse, la pêche, le vélo… Certains sont bien entretenus – surtout s’ils ont l’honneur d’être inscrits comme chemins de randonnée –, d’autres n’ont pas cette chance et sont plus ou moins laissés à l’abandon. Régulièrement, partout en France, la presse quotidienne régionale relate l’action de telle association ou de telle commune pour la préservation de ces chemins ruraux. Des actions qui se mènent souvent sans accroc, mais… qui peuvent aussi, localement, virer à la bataille : entre communes, particuliers revendiquant une propriété et collectifs de citoyen·nes impliqué·es pour leur sauvegarde.  

Le chemin dont nous allons vous raconter l’histoire est l’objet d’une bataille qui a commencé il y a presque vingt ans. On l’appelle « le chemin de Guénard ». Situé entre la Loire-Atlantique et le Maine-et-Loire, en amont de Nantes, il longe une rivière juste avant qu’elle se jette dans la Loire. Dans les deux communes qu’il traverse, une famille d’agriculteur·rices, les Suteau, en revendique la propriété. Mais, c’était compter sans les amoureux de ce petit chemin, « qui sent la noisette… Trois petits tours dans les bois, puis il part, au hasard, en flânant comme un lézard… » 

Si Bernard Mainguy, 83 ans, ancien responsable de magasin, n’avait pas pris l’habitude de regarder les conseils municipaux de sa commune en visio pendant le premier confinement, peut-être n’y aurait-il jamais eu autant de remous autour de l’affaire qui entoure ce chemin de campagne. Mais voilà, cet ancien conseiller municipal – dix-huit ans de mandat – a pris cette habitude. Alors, quand cette petite commune de l’Anjou rural – La Varenne – s’est proposé de vendre le chemin à une famille d’agriculteur·trices qui le revendique depuis des années, il s’en est ému et en a avisé ses concitoyen·nes… Pourquoi ? Qu’a-t-il de si particulier, ce chemin ? Oh ! Pour la ou le randonneur de passage, il est simplement bucolique à souhait – et c’est déjà ça ! – mais pour Bernard Mainguy et quelques autres, ce n’est pas la même histoire…

 

Ce chemin longe la Divatte, petite rivière mais nourricière pendant des millénaires. Entre sa source et son arrivée dans la Loire, elle coule paresseusement sur 28 kilomètres. Des moulins ont été bâtis sur ses rives. Elle a toujours servi de frontière, entre duchés d’abord, et actuellement entre les départements du Maine-et-Loire et de la Loire-Atlantique. Le chemin, en la longeant, reliait les villages et les fermes du coin jusqu’à la forteresse de Champtoceaux, en surplomb de la Loire. Difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais cette forteresse fût plus grande que celle de Carcassonne ! Malheureusement pour le tourisme local, il faut en parler au passé : le long de ce chemin, là où le pont Trubert enjambe la rivière, se déroula un événement qui allait la faire tomber… « J’ai deux passions, explique Pascal Soquet, 61 ans, artisan dans la rénovation, les vieilles pierres et le milieu naturel. Donc quand je suis arrivé dans le coin, en 2004, j’ai tout de suite commencé les recherches pour connaître l’histoire de ma commune. Le pont Trubert ? C’est un incontournable… »

 

Pascal Soquet, 61 ans

Habitant de Barbechat – une commune voisine de La Varennepassionné d’histoire et de nature

On est en février 1420, Jean V, duc de Bretagne, est invité par sa cousine Marguerite de Clisson à la rejoindre à Champtoceaux. Arrivé à Nantes, il doit prendre le bateau jusqu’à la forteresse de sa cousine mais, pas de chance, le mauvais temps l’oblige à passer par la terre. Il fait une halte dans un château non loin [au Loroux-Bottereau], puis à 9 heures, après la messe, il reprend sa route par notre fameux chemin – c’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais à cette époque on passait en calèche dans ces chemins ! En fin de matinée, il arrive au pont Trubert, où Marguerite de Clisson a organisé… une embuscade ! Avec ses fils pour complices et plusieurs seigneurs opposés au duc, elle le fait kidnapper et emprisonner dans sa forteresse. Jean V sera libéré quelques mois plus tard par la noblesse bretonne, et la forteresse, réputée l’une des plus puissantes de l’Ouest – complètement rasée.

 

Témoin impartial de ce drame, le chemin continua de remplir ses fonctions jusqu’en 1880, où il fût recouvert aux trois quarts par une route. 

 

Aujourd’hui il ne reste que 600 mètres de ce chemin historique, qui est un très beau chemin creux. Ces chemins sont un pan de notre histoire, un privé ne peut pas accaparer l’histoire locale. 

Mais pour sauver le patrimoine, il faut bien le connaître. C’est pour ça que je me documente et que je propose des petites conférences aux gens du coin. La région est déjà pauvre en patrimoine, si on le vend, que va-t-on valoriser à l’avenir ? 

Et puis je marche beaucoup dans la nature : ces chemins sont aussi un patrimoine naturel. Ce sont des espaces de rencontre, de partage, de respiration, autant pour le corps que pour l’esprit. Ils représentent un maillon essentiel pour permettre aux habitants de renouer concrètement avec leur environnement proche. Et ça, c’est une condition indispensable pour une compréhension et une défense éclairée des enjeux environnementaux et culturels actuels. 

Préserver ces chemins, pour moi, c’est affirmer que nous refusons d’amputer les générations futures d’un patrimoine commun irremplaçable. Céder sous la pression de quelques intérêts individuels reviendrait à affaiblir les liens séculaires qui structurent nos campagnes et y garantissent un vivre-ensemble équilibré. 

 

L’histoire n’en avait pas fini avec ce petit chemin qui, au-delà du pont, dessert une ferme, la ferme de Guénard. À « Gu’nard », comme disent les plus ancien·nes, ont vécu les ancêtres de Bernard Mainguy. À la disparition de son arrière-grand-mère, en 1914, les bâtiments ont été abandonnés et sont tombés peu à peu en ruines. « Mon père avait installé sa ferme pas loin, raconte-t-il. Pendant la Seconde Guerre mondiale, quand les alliés ont bombardé le pont [d’Oudon], qui traverse la Loire, les gens d’ici, dont ma mère, enceinte de mon frère, sont venus se réfugier dans le chemin creux et les ruines de Gu’nard. Petit, je passais par le chemin pour aller visiter ma famille dans les communes voisines. C’était aussi un coin à champignons… À certains endroits, il y avait des chicanes pour les animaux. On ouvrait et on fermait les barrières, c’était simple. Pourquoi ça ne pourrait pas continuer à l’être aujourd’hui ? » 

 

VOUS NE PASSEREZ PAS

En effet, c’est plus compliqué aujourd’hui. Selon Philippe Joret, le président de l’association Les Chats bottés, l’une des assos de randonneur·euses locales, le public pouvait encore passer sur le chemin il y a quelques années, mais… « Je l’ai emprunté de très nombreuses fois jusqu’en 2003, 2004, puis un de ses accès a été bloqué, juste avant le pont. » Ces barrières ont été installées par une importante famille d’agriculteur·rices locale, la famille Suteau, qui revendique la propriété du chemin en plusieurs endroits. Selon eux, il s’agirait de chemins de desserte de leur exploitation et non de chemins communaux : des culs-de-sac arrivant sur leurs terres, en d’autres termes. Pour en finir avec les passages de randonneur·euses, les Suteau en ont donc fermé progressivement les différents accès. Barrières d’abord, puis clôtures, barbelés, rochers, bottes de paille, terre… Objectif : empêcher quiconque de passer.

 

L’histoire de la famille Suteau et de ses terres, le domaine du Champ Chapron, remonterait au xviie siècle. Sur cette ferme familiale, on mêle viticulture et élevage bovin. Carmen Suteau, la mère, et Olivier Suteau, le fils, se présentent d’ailleurs comme « les derniers vignerons-éleveurs du Pays nantais ». L’exploitation n’est pas menée en agriculture biologique mais affiche quelques labels, comme celui de la Haute Valeur environnementale (HVE) ou du Vigneron indépendant, et affirme viser l’autonomie par le pâturage pour l’alimentation de ses bêtes. Carmen Suteau a pris les commandes des vignes à la suite de sa mère, en 1999, et cette cheffe d’exploitation – position rare pour une femme dans la viticulture – est aussi devenue, en 2025, la nouvelle présidente de la chambre d’agriculture de Loire-Atlantique. Olivier Suteau, de son côté, gère l’élevage repris de ses grands-parents en 2007, dont les terres s’étendent aujourd’hui sur plus de 100 hectares, de part et d’autre de la rivière… et du petit chemin de Guénard. 

 

Ici, on gère en famille, donc. Et selon elle, ça ne fait aucun doute, les portions du chemin en question lui appartiennent – sans quoi il en irait de la pérennité de l’exploitation. Dans les colonnes de l’Hebdo de Sèvre et Maine, en juin 2024, la famille évoque plus de 100 000 euros à débourser et des dizaines d’hectares de terres rendues inutilisables s’il fallait clôturer le long du chemin pour le rendre au domaine public. Dans Ouest-France, en janvier 2022, Olivier Suteau argumentait : « Je ne pourrais alors plus faire paître mes bêtes de l’autre côté de la rivière, car le gué qu’elles empruntent sera affecté aux promeneurs. Une parcelle sera aussi privée d’abreuvoir. » 

 

La famille Suteau a saisi les tribunaux à plusieurs reprises pour faire acter sa propriété des lieux sur la commune de La Varenne. Peine perdue, les trois jugements rendus depuis 2018 lui ont toujours été défavorables, lui refusant la propriété. Mais, en novembre 2023, les agriculteur·rices estiment avoir une dernière carte à jouer : Olivier Suteau demande à acheter les portions de chemin à la commune. Le fils, appuyé par sa mère, se tourne vers le maire Les Républicains (parti qu’il a quitté l’année suivante), André Martin, également vice-président du conseil régional. Sans avis préalable du conseil municipal, un protocole d’accord transactionnel est signé. Seulement, pas le choix : il faut tout de même le faire approuver par la commune… Les veilleurs de petits chemins creux sont alertés. 

 

Ni une ni deux, pour s’opposer à la vente, ils créent l’association Nature et patrimoine d’Orée – en référence à la commune nouvelle d’Orée-d’Anjou, qui a absorbé La Varenne en 2015. De leur côté, l’argument principal, c’est la défense du bien commun : la possibilité de marcher le long de la rivière, sur des chemins historiques, pour la promenade mais aussi au nom de la préservation de ces itinéraires pour l’avenir et les mobilités douces. « Le rôle de ces chemins est de desservir des villages, des parcelles et, aujourd’hui, ce sont des enjeux qui reviennent avec le développement des déplacements à pied, à vélo, y compris en zone rurale. La randonnée se développe, il faut maintenir des circuits sur l’espace public », insiste Philippe Joret, des Chats bottés. Lors d’une des dernières réunions de Nature et patrimoine d’Orée, en janvier 2026, un pêcheur dit qu’il ne comprend pas pourquoi certains endroits de la rivière lui sont désormais inaccessibles ; une marcheuse aimerait plus de connexions entre les différents chemins de randonnée, pour éviter de prendre sa voiture afin de rejoindre tel ou tel itinéraire ; Maurice Jouis, 78 ans – et toujours randonneur ! –, explique de son côté avoir rejoint l’association au nom de son attachement à son environnement. 

 

Maurice Jouis, 78 ans 

Habitant de La Varenne, randonneur et membre de l’association Nature et patrimoine d’Orée 

Moi je suis né ici, je ne connais pas tous les chemins du coin, mais j’en connais beaucoup. Les emprunter, ça me renvoie à mon enfance. Quand j’étais gamin, dans les années 1950-1960, je me promenais souvent du côté de Guénard. Je me souviens d’avoir couru dans les ruines de la ferme, mais les épines et les orties sont venues vite. 

 

Avant ma retraite, je marchais peu, mais maintenant que j’ai du temps à y consacrer, j’adore ça. C’est aussi pour ma santé, ça compte aussi ! Tous les mardis matin, je fais 8 à 10 kilomètres avec un groupe de randonneurs du coin. C’est un groupe informel. On se retrouve à 9 heures, on décide de la direction qu’on prend, et c’est parti. Des fois, on va un peu plus loin, à la découverte d’un nouveau chemin. 

 

Je peux dire que je suis écolo… oui. Mes motivations pour la défense de ces chemins sont écologiques en tous cas, je ne peux pas le nier ! Pourtant je n’étais pas parti pour. J’ai fait 36 métiers, 36 misères comme on dit. J’ai commencé comme électricien-bobinier, j’ai été mécanicien, j’ai travaillé dans l’aérospatiale, j’ai même fait de la compétition automobile… On peut dire qu’à ce moment-là l’écologie, ce n’était pas ma priorité ! Mais ça l’est devenu. Pas politiquement par contre, attention : dans ma famille, ma mère, mes oncles et cousins sont dans l’agriculture… Ils défendent leurs intérêts et c’est normal. C’est pour ça que je ne peux pas voter pour Les Écologistes. Je suis plein d’ambiguïtés, n’est-ce pas ? Comme beaucoup !

Je comprends les enjeux des agriculteurs aujourd’hui. En revanche, dans le cas du chemin de Guénard, je ne suis pas d’accord avec l’argumentaire, que je trouve contradictoire. Si on affiche des valeurs environnementales, il faut les respecter. L’idéal serait de trouver un compromis. C’est pour ça que nous proposons un détournement du chemin vers un endroit qui dérangerait moins l’agriculteur. Et nous serions prêts à participer à son entretien.

J’ai rejoint l’association parce qu’elle s’oppose à cette vente, mais ça va au-delà : nous voulons préserver et valoriser les chemins sur l’ensemble de la commune. Tout ça, je ne le fais pas pour moi. D’ici quelques années, moi, la vie m’emportera me promener ailleurs… 

NI QUEUE NI TÊTE

De part et d’autre, pour tenter de mettre un terme à cette affaire qui n’a que trop duré, on a passé les cadastres au peigne fin. « Ce chemin se trouve enclavé dans les terres appartenant à ma famille […]. La portion qui allait au pont, visible sur l’ancien cadastre, n’existe plus depuis plus de cent cinquante ans ! » lance Olivier Suteau dans L’Hebdo de Sèvre et Maine, en mai 2025. Pascal Soquet, le randonneur passionné d’histoire, a vu effectivement une portion du chemin disparaître entre deux cadastres. Disparition lourde de conséquences dans cette affaire, mais lui non plus, n’a pas dit son dernier mot : « Une partie du chemin a été appropriée par un particulier au début du xxe siècle, sûrement suite à l’erreur d’un notaire. Si nous prouvons cette appropriation, nous pourrons démontrer que le chemin continue, ne se termine pas dans un champ, et la commune pourra en revendiquer la propriété et le rouvrir », argumente-t-il à son tour.

En attendant, l’association tente de faire cheminer l’idée d’un compromis, tout en restant ferme sur le fond : « Je ne suis pas une grande marcheuse, concède Hélène Mouchetégalement membre de l’association Nature et patrimoine d’Orée, mais je ne supporte pas l’idée que des gens accaparent le bien commun, c’est une question de principe. En revanche, un arrangement serait possible : tout le long de la rivière, sauf sur notre commune, des accords ont été passés avec les agriculteurs pour que la randonnée soit possible. Et tout s’y passe bien ! » Durant l’été 2025, la commune s’est employée à répertorier tous ses chemins communaux. Résultat : 411 kilomètres d’itinéraires. À ce jour, seulement environ un tiers est entretenu. « Depuis la mise en place de la commune nouvelle, qui a rassemblé 9 petites communes, expose Hélène Mouchet, l’argument consiste à dire qu’il y a assez de chemins sur Orée-d’Anjou, donc qu’il n’est pas nécessaire de tous les garder. Sauf que notre commune est désormais très vaste, plus grande en superficie que Paris intra-muros ! [105 kilomètrespour Paris ; 156 kilomètres2 pour Orée-d’Anjou]. Si on veut garder une logique de proximité, pouvoir marcher autour de chez soi, d’un village à l’autre, il faut aussi conserver nos nombreux chemins ! » 

Avant que la fusion des neuf communes ne vienne bousculer les projets en cours, un travail avait été enclenché à La Varenne pour valoriser la multiplicité de ses chemins, en créant des continuités avec les territoires alentour. Dominique Couvrand, 70 ans, se souvient.

 

Dominique Couvrand, 70 ans

Habitant de La Varenne, membre de l’association Nature et patrimoine d’Orée

Je me souviens, en 1992, le maire et son conseil municipal avaient décidé de faire un GR [chemin de grande randonnée] de 70 kilomètres qui ferait le tour de la communauté de communes. Ce GR passait au pont de Guénard puis rejoignait Barbechat, en Loire-Atlantique. Le chemin de Guénard était donc de la partie : ça a été voté et en partie aménagé. Les gens circulaient dessus. C’était un beau projet de faire communiquer deux chemins, entre deux départements ! 

Mais malheureusement, il n’a jamais été officialisé au plan départemental des itinéraires de promenade et randonnée [PDIPR]. Quand j’ai été élu au conseil municipal, en 2014, nous avions pour objectif de relancer ce projet de GR. Alors nous avons fait une réunion publique autour du sujet de Guénard… Mais ça s’est engueulé dans tous les sens.

Quand les Suteau on dit : « C’est notre chemin » et ont saisi les tribunaux, ça a figé le projet. J’ai passé beaucoup de temps, au moins six ans comme conseiller municipal, puis avec l’association, à travailler sur des itinéraires de randonnée comprenant ces chemins, et, là, on pourrait tout enterrer ? Ce projet de vente m’énerve terriblement ! 

 

LE CADASTRE ET LE TERRITOIRE

Pendant ce temps-là, sur le chemin… Les portions fermées en profitent pour se ré-ensauvager. Les ronces s’épanouissent, la faune aussi. En l’arpentant péniblement, on croise des terriers de blaireau, des lièvres. Les fondations de pierres de l’historique pont Trubert ne sont plus si faciles à distinguer. « Derrière les clôtures, aucune rénovation n’est possible. Les piles du pont sont abîméesÀ la prochaine grosse crue, il va tomber », s’inquiète Philippe Joret. Si la nature s’est ensauvagée, les relations entre tous·tes les protagonistes de cette affaire aussi. Certain·es, dans chaque camp, racontent que le ton est monté bien des fois, allant parfois jusqu’à des actes d’intimidations. En 2024, afin d’écarter tout risque d’altercation, la commune voisine, également concernée par l’affaire, avait fait accompagner ses agents par des gendarmes pour la réouverture de ses accès au chemin. 

Reste que la vente d’un chemin rural entraîne obligatoirement une enquête publique : menée avant l’été 2025, ses conclusions ont, encore, été défavorables à cette vente. Encore un désaveu pour la famille d’agriculteur·rices et une petite victoire pour les associations locales… mais de nouveau mise en sursis, en octobre 2025, lorsque le préfet de région a décidé de solliciter rien de moins que le ministère de l’Agriculture sur le sujet ! 

Qui aurait cru que cette affaire irait jusque-là ? Comment se fait-il que le préfet se soit emparé de ce sujet ? Le moins que l’on puisse dire, c’est que les membres de l’association Nature et patrimoine d’Orée ont été pris·es de court ! Le ministère a mandaté une mission du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) autour de « l’affaire » du petit chemin de Guénard, à nouveau foulé par les pieds des grand·es de ce pays… Les expert·es de cette mission ont rencontré tous·tes les protagonistes et demandé à l’association de leur fournir des exemples réussis d’aménagements de chemins de randonnée sur des parcelles agricoles, en accord avec les exploitant·es. Pour aller enfin vers un compromis, peut-être ?

Hélène Mouchet, Dominique Couvrand, Maurice Jouis et Philippe Joret se sont exécutés et les voilà partis, en janvier 2026, à quelques kilomètres au sud des lieux de la discorde, à la rencontre de l’association Les Chemins de traverse, qui aménage et valorise des sentiers de randonnées depuis 1991. Pendant trois heures, plusieurs solutions mises en place avec des agriculteur·rices du secteur sont étudiées. Ici, deux chicanes pour traverser une petite portion de pré sans que les bêtes puissent sortir. Là, des conventions de passage le long des champs avec mise en place de clôtures financées par l’association ou par les agriculteur·rices. Ailleurs, un boviduc – un tunnel pour bovins, passant sous une route départementale – que les randonneur·ses peuvent également emprunter. Enfin, dans un dernier lieu, le chemin communal qui passait au milieu des champs a été vendu à l’agriculteur qui, en contrepartie, a vendu à la commune un bout de parcelle le long de la route pour y transférer le chemin de randonnée : une option proche de celle évoquée par Maurice Jouis. « Un échange, c’est ce que nous voudrions faire avec les Suteau, abonde Dominique Couvrand. Comme le chemin de Guénard passe un peu au milieu de sa parcelle, nous voudrions l’échanger contre un passage le long de la rivière. »

En mars dernier, la nouvelle liste élue à la tête de la commune, issue pour partie de l’équipe sortante, a déclaré qu’elle se conformerait à l’avis de la mission du CGAAER, qui a cependant bien précisé aux associations qu’elle “n’a pas vocation à trancher le contentieux en cours, mais à proposer au Préfet de région des solutions opérationnelles pour rétablir un dialogue apaisé et un usage partagé des espaces». Au moment où nous bouclons ce numéro, Hélène Mouchet, Dominique Couvrand, Maurice Jouis, Philippe Joret, Pascal Soquet et les autres n’ont pas encore pris connaissance de ses conclusions, mais il s’interrogent sur la volonté de la famille Suteau de respecter les décisions à venir, comme avant elles, celles des tribunaux. « Et si la vente finit par se faire, notre seule consolation sera que les abords de la rivière, où personne n’ira plus, resteront sauvages et abriteront de la biodiversité », conclut – provisoirement – Hélène Mouchet. 

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