"Si la mer vient, il n'y aura plus de chez nous"
Contexte
Saint-Vincent-sur-Jard est une petite commune du littoral vendéen qui compte 1 620 habitant·es, selon le dernier recensement. Là, comme sur 20 % du littoral français environ*, le trait de côte recule ces dernières années. Le trait de côte c’est, selon sa définition technique, la limite entre la terre ferme et les espaces maritimes : la ligne qu’atteint la mer à sa marée la plus haute. Or la mer monte sous l’effet du réchauffement climatique, poussant ses marées de plus en plus loin vers la terre. Elles érodent la dune, la roche, avalent le sable et les galets, conjuguant leur effet à celui de tempêtes et de pluies plus fréquentes et plus intenses. La Vendée, avec son vaste littoral sableux particulièrement fragile, est l’un des départements français les plus touchés par ce phénomène.
Mais le trait de côte, c’est aussi, selon la définition d’un habitant du coin, le lieu des promenades du dimanche, une dune pleine de souvenirs, les cris de joie des petits-enfants courant jusqu’à l’eau. À Saint-Vincent-sur-Jard, il a reculé de 30 mètres depuis les années 1950**, emportant déjà certains souvenirs au large, et faisant froncer des sourcils : la crête de la petite dune, où les traces des derniers éboulements sont fraîches, est encore visible, mais pour combien de temps ? « Il y a urgence », disent les un·es. « On a le temps », disent les autres. Claude, Eszter, Philippe, Catherine et Laure habitent le même quartier : leurs maisons bordent la plage du Goulet, du nom de la petite rivière qui serpente ici pour se jeter dans l’océan. Cette zone basse, marécageuse, n’est qu’à quelques mètres de la marée haute, quand celle-ci ne s’invite pas dans leur jardin.
*Selon l’indicateur national de l’érosion côtière produit par le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema). Établissement public relevant du ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires.
** Recul mesuré à la plage du Goulet, selon les données de l’Observatoire régional des risques côtiers (OR2C).
Dans l’intimité des maisons menacées
C’était l’époque où le bord de mer n’était souvent qu’un bout de campagne comme les autres. Quand le père de Claude, assureur à Chatou, dans les Yvelines, tombe amoureux de ce petit coin du littoral vendéen en 1954, il n’y a ici qu’un marais et des prés salés : de la basse prairie où la terre se mêle au sable et l’eau de mer à l’eau douce. Le bourg de Saint-Vincent-sur-Jard se tient à l’écart. Il n’est alors constitué que d’une centaine d’habitations regroupées autour de l’église, le point le plus haut du territoire. Les ancien·nes poussaient bien de temps en temps jusqu’à la plage, « il y avait des pêcheries, beaucoup de crabes, et les gens venaient en tombereau pour ramasser le goémon*, parce qu’ils s’en servaient pour fertiliser les jardins », raconte Claude, 81 ans, qui n’était alors qu’un petit garçon.
Depuis toujours, la particularité de ce bout de terre-mer, c’est son Goulet : la rivière traverse le marais après avoir recueilli les eaux du bassin versant du Lay puis se jette dans l’océan, sur la plage. En été, son lit fait deux, trois mètres de large tout au plus, mais quand viennent l’hiver et la pluie, la zone se transforme en un vaste étang. La famille de Claude est l’une des trois premières à oser s’installer là, dans la zone marécageuse autour de la petite embouchure, sous le regard amusé des locaux. Elle ne construit alors qu’une maison de pierre sommaire pour passer l’été. « Quand mon papa a acheté ce terrain, c’était le tout début du tourisme d’été, se souvient Claude. On venait juste pour les vacances. Il faut s’imaginer : la route qui passe devant la maison n’était qu’un chemin de terre. Il y avait quelques planches de bois pour passer au-dessus du Goulet et voilà. Il n’y avait pas d’électricité, on allait chercher l’eau potable avec un seau. Mais c’était la belle vie ! On allait à la pêche aux grenouilles, on profitait de la mer, on avait toute la dune juste pour nous. La faune et la flore n’avaient rien à voir : c’était plein de vers luisants et de papillons. » D’un côté la mer, de l’autre la rivière et les prés : le paradis pour Claude et sa compagne, Eszter, qui en ont hérité depuis.
Soixante-dix ans se sont écoulés depuis le coup de foudre de son père, et la maison s’est transformée. Claude et Eszter l’ont agrandie. L’arrière-cuisine est devenue une salle de bains tout confort ; le garage, un studio pour accueillir les enfants. Le voisinage aussi s’est étoffé. Si la commune a gardé une taille modeste, sa population est multipliée par 10 chaque été, passant de 1 600 à 16 000 habitant·es, pour un taux de 65 % de résidences secondaires. Ne reculant devant rien pour une vue sur la mer, une poignée d’entre elles sont construites à même la dune, devant chez Claude et Eszter, de l’autre côté de la route. Désormais, elles font office de cordon sanitaire pour le couple. De façon coordonnée, leurs propriétaires ont monté d’épais murs de béton au fond de leurs jardins, pour se protéger des vagues.
Quand on se promène sur ce bout de côte, nul besoin d’être expert·e pour comprendre : murs de béton, épis, ganivelles, enrochements, retroussage de galets**… La plage témoigne de toutes les techniques actuellement à disposition des communes et des propriétaires pour tenter de repousser les assauts de l’océan et de retenir le sable. La dune, là où elle subsiste, n’est plus large que de quelques mètres.
* Le tombereau ancien est une sorte de charrette de bois, et le goémon une algue marine.
** Remonter les galets du bas de la plage vers le haut de la plage.
Claude, 81 ans
Mon papa en a fait sa résidence principale une fois à la retraite ; il voulait mourir ici. On a fait pareil, on s’est installés en 2008. On y accueille nos enfants et nos petits-enfants, presque à chaque vacances. Ils invitent les copains… S’il n’y a pas assez de place dans la maison, on met des tentes dans le jardin.
Dans les années 1980, à marée haute, on passait encore devant les maisons d’en face. Ça fait vingt ans que ça tape fort. On n’y peut rien… Comment on vit ça ? En observateurs, surtout. On y assiste. Je sais que si la mer vient, il n’y aura plus de chez nous. La question pour nous maintenant c’est : que va-t-on transmettre aux enfants ? Je pense qu’il y en a encore pour quarante, cinquante ans environ. Finalement, c’est peut-être encore valable, même pour les petits-enfants…
Eszter, 79 ans
On voudrait laisser la maison aux enfants, évidemment. Ils profiteront tant que c’est possible et puis… On a tout fait pour que ça reste dans la famille. On aurait pu vendre – ça a pris énormément de valeur –, mais on n’a pas cherché à récupérer la mise. Pour nous, c’est avant tout un lieu de retrouvailles et de souvenirs. Ça, vous ne pouvez pas le remplacer. On l’a gardée pour les enfants, pour les réunir ici. Ça fait trois générations qui l’ont aimée, cette maison, quatre avec les petits-enfants. Pour eux, quelque part, tout ça est éternel… Mais ils sont intelligents. Ils savent bien que la dégradation climatique est à l’œuvre.
Claude
Je trouve surtout qu’on ne fait pas assez d’efforts à grande échelle pour lutter contre le réchauffement climatique. Ce ne sont pas des problèmes locaux, on est victimes de l’homme, comme tous les habitants du littoral dans le monde, finalement. Et encore, nous ne sommes pas sur une île du Pacifique qui va s’effondrer sur elle-même… Ici à Saint-Vincent-sur-Jard, on peut imaginer tout ce qu’on veut, mais le plus important serait d’accélérer sur la lutte contre le réchauffement climatique.
La tempête Xynthia, ça avait fait des dégâts ici aussi. Ça avait soulevé le bitume de la route… ramené plein de sable dans le terrain et tué les arbustes de la haie devant la maison. Mais ça n’était pas rentré, ni dans la maison ni dans le garage. Mon père avait eu la bonne idée de surélever un peu les fondations. Mais enfin, j’ai fait un mur, après, quand même.
LA TEMPÊTE
Xynthia – cette tempête passée dans la nuit du 27 au 28 février 2010 – a marqué un tournant dans la prise de conscience du risque pour nombre de Vendéen·nes et de Français·es, dont les esprits ont été marqués par ses conséquences : 47 personnes ont perdu la vie sur le littoral français, majoritairement dans leurs maisons inondées, dont 29 rien qu’à La Faute-sur-Mer, autre petite commune du littoral située à 25 kilomètres au sud de Saint-Vincent-sur-Jard. L’épisode avait poussé les pouvoirs publics à revoir totalement les plans de prévention des risques littoraux (PPRL), qui classent les zones littorales en fonction de leur niveau de vulnérabilité à l’érosion et à la submersion. De nouvelles cartographies ont ainsi vu le jour, au terme de plusieurs années d’études, et de nouvelles « zones noires » ont été déclarées inhabitables. Pour Saint-Vincent-sur-Jard, c’est le PPRL Pays talmondais qui fait foi. Adopté en 2016, il classe la maison de Claude et Eszter en risque moyen à l’horizon 2100, bien que le marais tout autour soit en risque fort à très fort. Le plan confirme également la forte vulnérabilité de la dune à l’érosion.
Catherine et Philippe habitent deux maisons plus loin, après chez Claude et Eszter, du même côté de la route. Là aussi, un héritage. Comme ceux de Claude, les parents de Catherine avaient fait construire une petite maison de pierre, juste pour les vacances, l’une des trois premières. Puis le vaste terrain a été partagé entre les quatre frères et sœurs. Chacun·e y a construit à son tour une, voire deux maisons. Celle qu’habite désormais Catherine et Philippe est sortie de terre en 2005. C’est ici qu’ils ont célébré leur mariage, c’est ici que la mère de Catherine a voulu revenir « dans ses derniers moments », son père également, quand ce fut son heure. « On a organisé la cérémonie dans le jardin, face au marais », se souvient Catherine. Quand Xynthia est arrivée, la maison du couple n’avait que 5 ans. L’eau est arrivée au niveau de leur garage.
Catherine, 70 ans
C’est vrai que ça fait des années que la plage se rétrécit, mais on ne l’interprétait pas comme « la montée des eaux ». C’est Xynthia qui nous a amenés à nous questionner sur ce sujet-là. Avant ça, notre préoccupation c’était plutôt le risque d’inondation par le marais et le Goulet qui passe au fond du jardin, et qui peut déborder lors de fortes pluies. On est sensibles à la question environnementale d’une façon générale : il ne nous viendrait pas à l’idée de remettre en cause le principe du réchauffement climatique, par exemple. On a donc fait des recherches, parce qu’on avait peu d’infos jusqu’alors. On a regardé les études, les moyens de lutter contre, etc.
Philippe, 71 ans
Aujourd’hui, j’en suis à dire : de toute façon on ne va pas contre la mer, et de toute évidence nos maisons sont sur le passage. Ça fera mal aux tripes si on doit partir, mais il y a un principe de réalité. L’enjeu principal c’est : où allons-nous habiter ? Car on sera encore là quand la mer va arriver. On souhaite pouvoir continuer à habiter la commune, où nous avons des attaches, pouvoir accueillir les enfants, plus à l’abri de la mer, pourquoi pas. Mais on n’ira pas à côté de la déchetterie ou dans un lotissement… Et puis, c’est un capital qu’on aimerait transmettre, bien sûr.
Catherine
Il y a trois ou quatre ans, j’étais dans l’optique : « Il faut vendre. » À l’âge où l’on est, on ne pourrait pas refaire d’emprunt, donc, forcément, on se pose des questions. Mais les enfants n’étaient pas pour… Et puis le maire est arrivé avec son projet.
LE MAIRE
Il n’est pas impossible que vous l’ayez déjà vu à la télévision : Olivier Dalmasso a fait parler de lui dans les médias nationaux à l’automne 2024. Le 8 novembre, il invite la population pour la première réunion publique de la commune au sujet de la gestion de son trait de côte. Élu en 2023, le maire de Saint-Vincent-sur-Jard, qui se définit à titre personnel comme un élu divers droite, a hérité lui aussi, d’une certaine façon, de la situation. Pour cet ancien officier de l’armée de terre, installé dans la commune avec sa famille depuis 2010, pas question de faire l’autruche. Lors de la réunion, il va droit au but. Après un point sur la situation et les données disponibles, il présente une idée, son idée : rendre le Goulet à la mer, élargir son lit pour permettre à l’eau de s’écouler plus rapidement en cas de fortes pluies, mais aussi donner à l’océan de quoi se dégourdir les jambes, dans les terres, en cas de fortes marées et de tempêtes. En bref, « réestuariser » la zone. Choisir d’accompagner le phénomène, plutôt que de le subir.
Laisser faire la mer est encore, à ce jour, une idée à contre-courant en France. Si elle se réalisait, ce serait une première, d’où le retentissement médiatique. L’érosion du littoral est un sujet à grandes premières ces dernières années. Ainsi la destruction en 2023 d’un immeuble condamné, à Soulac-sur-Mer (Gironde), le Signal, conformément à une décision prise en 2014. Ou plus récemment, en janvier 2025, quand La Communauté de commune du Pays Bigouden sud (Finistère) a acté le rachat de sept habitations menacées de submersion à Treffiagat pour les détruire et reloger les habitant·es ailleurs. Face à ces décisions difficiles – car elles touchent au plus intime, à la maison, au chez-soi –, les élu·es se sentent parfois démuni·es, et pourraient être tenté·es de les éviter… Mais il devient de plus en plus difficile d’ignorer le problème.
Une étude du Cerema, publiée en septembre 2024, a encore accéléré la prise de conscience d’une partie des communes en France, dont Saint-Vincent-sur-Jard. Commandée par l’État, le document établit une projection de l’évolution du trait de côte à différentes échéances et en analyse les enjeux. En bref : en 2028, sur le littoral français, environ un millier de bâtiments pourraient être touchés par l’érosion. En 2050, ce sont 5 200 logements potentiellement menacés. À l’horizon 2100… « le nombre très élevé d’enjeux identifiés invite à une réflexion globale à l’échelle de grands territoires », conseille le rapport. Et de pointer, entre autres, la problématique du Goulet, en Vendée, à cheval sur les communes de Saint-Vincent-sur-Jard et de Longeville-sur-Mer.
Olivier Dalmasso, 55 ans
J’ai pris mes fonctions en juillet 2023* et j’ai été très vite mis dans le bain : dès le mois d’août, j’ai dû fermer les plages à cause des tempêtes et des risques de vagues submersives. L’hiver qui a suivi, nous avons essuyé encore trois tempêtes*. Nous avons procédé à un retroussage de galets et de sable, mais l’ensemble est quasiment reparti à la mer au bout d’un an… La dune s’érode très rapidement. Quand je suis arrivé sur la commune, en 2010, elle faisait 10 à 12 mètres de plus de large. Désormais, l’érosion atteint quasiment la ligne de crête. Pour moi, il y a urgence. Mais de toute façon, comment savoir à quel moment c’est le dernier moment ? En cas de coïncidence entre un fort coefficient de marée et une tempête, ça peut aller très vite.
Je ne veux pas à tout prix un estuaire ! De toute façon nous manquons cruellement d’études pour savoir dans quelle mesure c’est un aménagement qui serait efficace, réalisable et à quelles conditions. Mais je veux qu’on s’occupe de la question. Une solution serait d’attendre que les biens perdent de la valeur… C’est sûrement ce que certains prévoient de faire. Ma position politique est simple : j’en ai marre qu’on gère en fonction du critère économique, je veux proposer autre chose à ma commune, au nom du commun, justement.
Il y a de la compréhension de la part de la population. Je l’ai senti lors de la réunion publique. La prise de conscience avance. En revanche, en tant qu’élu d’une petite commune, je ne me sens pas tellement accompagné. Nous avons beau avoir un beau budget grâce aux impôts locaux sur les résidences secondaires – nous sommes dans le top 5 des communes de cette taille –, cela reste trop peu pour porter de tels projets d’adaptation : entre les études techniques, les rachats éventuels de biens et les aménagements finaux, il y en a pour des millions d’euros. Nous dépendons aussi des stratégies locales votées au niveau des communautés de communes, donc d’un accord politique sur le sujet qui n’est pas encore évident du tout… La problématique du Goulet est à cheval sur Saint-Vincent-sur-Jard et Longeville-sur-Mer. Donc Saint-Vincent ne peut pas agir seule. Et en l’occurrence, nous n’avons pas les mêmes enjeux quant à ce sujet*.
* Suite à la démission du maire précédent
* Les tempêtes Ciaran, Domingos et Céline sont survenues entre le 27 octobre et le 5 novembre 2023.
* Contactée, la mairie de Longeville-sur-Mer n’a pas donné suite à nos sollicitations. De même que le Syndicat mixte du bassin du Lay (SMBL), qui gère les opérations de protection de la zone, comme le retroussage de galet.
Effectivement, le 8 novembre la réunion se passe bien. Les questions fusent parce que l’idée est nouvelle, mais le maire n’essuie pas de remontrances cinglantes. Il serait pourtant trop simple de parler d’acceptation de la part de la population. Sur la plage du Goulet, en ce beau vendredi d’avril 2025, les promeneurs se confient : « Ça ne se fera jamais selon moi !, lance Arsène, qui n’habite qu’à une centaine de mètres. Ça coûte trop cher alors que nous sommes en période de vaches maigres. Et puis, il ne nous a pas consultés avant de lancer son idée. » André, lui, habite côté Longeville-sur-Mer, un peu en retrait de la dune : « Le risque, on vit avec. Le danger est partout, maintenant, de toute façon : cet hiver, c’était dans le Pas-de-Calais qu’il ne fallait pas être, ou à Redon. L’été dernier, c’étaient les feux dans le Maine-et-Loire, en Bretagne… On ne sait plus où est la sécurité. Alors, à quoi bon s’agiter ! »
Pour les premier·es concerné·es, le point de vue est moins tranché. Les maisons de Claude et Eszter, et de Catherine et Philippe, sont sur le passage de ce nouveau projet : réestuariser impliquerait de détruire leurs biens. Pour elles et eux, ce sont les questions et les doutes qui priment : « J’étais à la réunion, je suis d’accord avec le fait qu’il faille s’occuper de la question. Mais j’ai encore du mal à comprendre en quoi une estuarisation pourrait être une solution au problème de l’érosion, réfléchit Claude. On peut se demander aussi quelle est la finalité réelle de ce projet : est-ce un vrai projet de renaturation, ou un projet de nouvelle promenade verte ultratouristique ? » interroge Philippe.
L’idée du maire devra encore faire du chemin si elle veut s’imposer ; elle semble avoir au moins le mérite de pousser tout un bassin de vie à s’interroger sur son adaptation face au risque. C’était aussi l’objectif d’une étude menée sur le secteur en 2018 par l’Observatoire des risques côtiers en Pays de la Loire (OR2C). Encore une première : les chercheur·euses avaient alors arpenté le secteur muni·es de questionnaires pour tester trois scénarios auprès de la population :
- la lutte active : continuer d’intervenir coûte que coûte pour protéger le littoral à grands renforts d’enrochements et de bétonnage ;
- la recomposition territoriale : donner la priorité à la relocalisation des habitations et des activités sur le territoire ;
- le « laisser faire » : laisser partir progressivement les bâtiments et les ouvrages à la mer et ne réagir qu’en fonction des événements, au fur et à mesure.
Sur les 133 répondant·es, connaissant de près ou de loin la plage du Goulet, 62 % favorisaient la recomposition territoriale, 25 % la lutte active, et seulement 13 % le « laisser faire ». Ce que corrobore Philippe : « Pour moi, cette nouvelle donne doit poser plus largement la question de ce que l’on veut faire de la côte dans dix, vingt, ou cinquante ans. C’est une question globale de réaménagement du littoral. Ça oui, c’est le rôle des politiques publiques. Moi, le projet du maire, je ne suis ni pour, ni contre : j’attends d’être associé à tout ça ! »
L’IMMOBILIER
En attendant, à Saint-Vincent-sur-Jard comme ailleurs, le sujet ne semble pas perturber la petite vie immobilière du littoral, où les maisons du front de mer continuent de se vendre à bon prix. Claude et Eszter, aux premières loges du turnover local des propriétaires, racontent la frayeur de leurs voisin.es d’en face lors du passage de la tempête Xynthia. L’une des fameuses maisons de la première ligne, où l’eau « tape » à chaque marée sur le mur au fond du jardin : « Ils ont eu si peur qu’ils sont partis. Le mur avait été emporté. Ils ont reconstruit, ils ont vendu, et ils sont partis. » C’est Laure et son mari qui l’ont rachetée, en 2016.
Laure, 61 ans
On avait déjà une maison secondaire à Saint-Vincent-sur-Jard, plus dans l’intérieur des terres, près du bourg. Mais notre souhait depuis longtemps, c’était d’en trouver une face à la mer. C’est quelque chose qu’on voulait quasiment depuis notre rencontre. Quand on a vu l’annonce, on n’a pas hésité une seconde. C’était tout ce dont on rêvait, on a travaillé longtemps pour avoir ça.
C’est comme ça, la vue sur la mer, ça vous fascine. Ça représente la beauté, la liberté, la nature… On avait conscience du risque et ça nous a préoccupés lors de l’achat, oui, mais on se disait qu’on avait le temps avant que ça devienne vraiment terrible pour nous. Les anciens propriétaires ne nous ont pas menti : ils nous ont dit qu’ils avaient eu peur pendant Xynthia, et qu’ils partaient pour cette raison. Mais les travaux qu’ils ont faits nous ont rassurés. Entre la plage et le jardin, ils ont fait poser des pieux à 4 ou 5 mètres de profondeur et ont monté un mur de béton de plus de 3 mètres au-dessus.
Mais la mer avance plus vite que ce qu’on imaginait. À marée haute et lors des grandes marées, l’eau passe par-dessus notre mur. Avant, il fallait un coefficient de 80, maintenant il suffit de 70. On a ajouté des ouvertures pour laisser l’eau repartir et on va bientôt devoir réparer une fissure sur un côté.
On ne vient jamais quand on sait qu’il va y avoir une grosse tempête. On l’a fait une fois… pas deux ! Ça nous a fait peur, effectivement. Aujourd’hui, cette maison est à nos enfants, on n’en a que l’usufruit. Ce serait très dur si on devait la laisser. Mais c’est la vie. On s’adaptera. En revanche, on ne fera plus de travaux dedans. On ne regrette pas, on est attachés à cet endroit et on y est bien quand on y vient. Il n’empêche, si c’était à refaire, on ne le referait pas.




