Épiceries vrac : comment expliquer la vague de fermetures ? | Les Autres Possibles

Épiceries vrac : comment expliquer la vague de fermetures ?

Mais que se passe-t-il dans le monde du vrac ? Fin 2021, la Loire-Atlantique comptait pas moins de 44 épiceries spécialisées dans la vente de produits sans emballage. Depuis, 11 ont mis la clef sous la porte. Un coup d’arrêt brutal pour ces boutiques alimentaires qui avaient pourtant connu un développement fulgurant. Décryptage.

8 mars 2022
Par Hélène Biélak
Photographie : Stéphane Mahé
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« La der des ders ». Voilà comment Gaëlle Maslard, la gérante de Dose de Sens, a annoncé le 1er février dernier sur les réseaux sociaux la fermeture imminente de son épicerie vrac-restaurant installée sur l’Île de Nantes, trois ans après son ouverture.

Dans les jours qui ont suivi, trois autres commerces spécialisés dans la vente de produits en vrac ont annoncé mettre la clef sous la porte dans l’agglo nantaise : la boutique Latitude Vrac à Thouaré-sur-Loire, le service en ligne K-ba à Nantes et L’essentiel en bocal, épicerie itinérante.

L’hiver est rude pour ces commerces anti-emballages qui s’étaient pourtant multipliés à vitesse grand V ces dernières années. En 2016, la première épicerie vrac de Loire-Atlantique ouvrait à Nantes ; fin 2021, Réseau Vrac, association des professionnels de la vente en vrac, en recensait 44 dans le département.

Mais en seulement quelques semaines, 11 ont baissé le rideau dont six dans l’agglo nantaise… Une vague de fermetures « incompréhensible » pour Teddy Robert, président de l’association de commerçants nantais Plein Centre, alors que « les commerces de bouche à Nantes se sont plutôt bien sortis de la crise sanitaire. » 

Pourquoi & comment

Effectivement, parmi les épicier·es interrogé·es, plusieurs affirment que les confinements ont été bénéfiques pour leurs affaires. « On a bossé comme des tarés, témoigne Élise Bernier, co-gérante de Colégram à Rezé. Les gens faisaient leurs courses au plus proche et beaucoup se sont mis à cuisiner. » Même constat pour Hugues Boyas, gérant de La Mesurette à Sucé-sur-Erdre. Mais alors, que s’est-il passé ?

Pour lui comme pour d’autres, l’engouement et les bonnes résolutions des premiers confinements n’ont pas duré. La levée des restrictions en mai 2021 a rimé avec désertion des clients : « J’ai eu une baisse de 30 % de mon chiffre d’affaires en mai par rapport à avril », indique-t-il. Début janvier 2022, un peu plus d’un an après son ouverture, le commerçant a préféré fermer boutique. 

Chez Ô Bocal à Nantes, la plus ancienne boutique vrac indépendante du département, on n’échappe pas à la morosité ambiante. « Depuis le début de la crise sanitaire, on n’atteint pas l’équilibre financier », déplore la fondatrice Johanna Le Mau qui gère désormais deux lieux et une équipe de 10 salarié·es.

Elle constate aussi qu’une partie de sa clientèle s’est volatilisée. La faute à la généralisation du télétravail, selon elle – car beaucoup n’habitent pas dans l’hypercentre – mais aussi aux changements d’habitudes de ses premiers fidèles. « Certains ont déménagé ou ont eu des enfants, et acheter en vrac n’est plus dans leurs priorités. D’autres aussi ont pris l’habitude de se faire livrer. »

Pour elle, comme pour toutes les personnes interrogées, s’ajoute à cela les contraintes inhérentes au vrac – ramener ses contenants, devoir compléter son panier dans d’autres points de vente car tous ne se vend pas encore en vrac – qui combinées aux difficultés de la période – télétravail, garde d’enfants à gérer – ont eu raison d’une partie de sa clientèle, pourtant engagée. « Les gens mettent leur engagement entre parenthèses car ils sont fatigués », résume Gaëlle Maslard, de Dose de Sens, qui par ailleurs a constaté une baisse du panier moyen.

Que jeunesse se passe

« Les épiceries vrac sont des commerces jeunes, qui n’ont pas la trésorerie suffisante pour encaisser les passages à vide », pointe Célia Rennesson, co-fondatrice de l’association professionnelle Réseau Vrac.

Pour mesurer l’ampleur du phénomène, en fin d’année, l’organisation a mené un sondage auprès de 300 magasins spécialisés vrac en France, avec un état des lieux alarmant : 80 % constataient une baisse de leur chiffre d’affaires et 40 % envisageaient de fermer dans les six prochains mois. La situation en Loire-Atlantique est donc loin d’être exceptionnelle. 

Mais le 44 fait partie des départements qui comptent le plus de commerces spécialisés en vrac. Cette multitude d’acteurs n’a-t-elle pas saturé le marché ? « Il y a assez de place pour tout le monde sur Nantes. C’est une ville avec beaucoup de citoyens engagés », assure Johanna Le Mau.

Un point de vue que ne partage pas Gaëlle Maslard : « Une épicerie vrac dans chaque quartier de Nantes, c’est trop. Au final, on se picore quelques clients par-ci par-là, et on est moins résilient. » Sans oublier que la concurrence vient aussi des magasins bios et supermarchés traditionnels qui développent désormais, eux aussi, l’offre en vrac.

Y a de l’espoir 

Face à la tempête, les épiceries vrac ont plus d’un atout dans leur sac. « On a un groupe Signal où on échange sur les bonnes pratiques, on se soutient… Il y a une vraie solidarité », témoigne Ellen Chedaleux, co-gérante de l’épicerie Un Brin Différent à Nantes.

Chez Colégram à Rezé, Élise Bernier ne manque pas de lister les points forts des épiceries vrac indépendantes : la proximité, la qualité des produits, bio et locaux. « Pendant le premier confinement, on n’a jamais été en rupture de stock, même de farine ou d’œufs alors que les grandes surfaces n’en avaient plus ! » rappelle-t-elle.

Valoriser les atouts du vrac, c’est justement le but de la campagne nationale lancée par Réseau Vrac pour ce mois de mars. Des événements sont prévus partout en France pour valoriser ce mode de consommation, qui reste plébiscité par nombre de Français·es : 4 foyers sur 10 déclarent acheter du vrac, selon une étude publiée en 2021 du cabinet Nielsen et Réseau Vrac.

Pas tant par engagement écologique – diminuer ses emballages – que pour des raisons économiques – acheter la juste quantité -, nous apprend d’ailleurs cette étude. 

Le chiffre d’affaires de la filière est passé de 100 millions d’euros en 2013 à 1,2 milliards en 2019 (tous canaux de distribution confondus : magasins spécialisés, grandes et moyennes surfaces et magasins bios) et devrait passer la barre des 3 milliards d’ici 2025. Pour Célia Rennesson, ce sont là « des signes encourageants qui permettent de rester confiants. »

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