août 2020

Le coin du web des Autres Possibles

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« Mieux vaut manger végétal, même importé et suremballé » pour réduire son impact environnemental

Selon l’asso nantaise Apala, pour réduire l’impact environnemental de l’alimentation humaine, il faut préférer les végétaux : aliments les moins énergivores. Un entretien pour (re)penser son alimentation.

Propos recueillis par Marie Bertin
Illustrations : Marta Orzel
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Jonathan Guéguen, 28 ans, a travaillé dans l’énergie éolienne avant de cofonder, en 2013, Apala, Aux petits acteurs l’avenir. Cette association travaille à apporter des réponses low-tech et open source aux problématiques environnementales. À la différence de l’high-tech, les low-technologies se veulent simples, peu onéreuses et facilement réparables, par des moyens courants.

 

Apala s’est d’abord penchée sur le problème du chauffage, en inventant le « Poêle Fusée à Inertie », avant de développer une recette de parmesan végétal… Vous avez eu faim en cours de route ?

J.G. : Hé non ! Notre vocation, c’est de trouver des solutions techniques concrètes aux problématiques environnementales. Nous avons d’abord analysé quels étaient les principaux postes de dépense en énergie d’un individu : le chauffage représente plus de 60 % de l’énergie consommée en France. D’où la mise au point d’un poêle écologique et performant. Mais, rapidement, on a réalisé que du point de vue de l’empreinte carbone globale d’une personne, si l’on prend en compte l’ensemble des cycles de production, l’alimentation est le premier responsable ! Elle représente un quart du bilan carbone d’un individu, selon le dernier rapport de l’ADEME (1), l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie. On s’est donc mis à travailler à des solutions low-tech dans ce domaine : le parmesan végétal en est une !

Le fromage poserait-il problème plus particulièrement ? Rassurez-nous…

J.G. : Non, mais le fromage animal est un aliment issu de l’élevage, qui lui a un fort impact. Notre parmesan est une réelle alternative, en même temps qu’un outil de sensibilisation : il nous sert d’exemple pour exposer et comparer les bilans carbone des différents types d’aliments. Car la conclusion de toutes nos recherches, c’est que pour réduire significativement l’empreinte écologique de notre alimentation, il faut privilégier le végétal, avant tout le reste. Le zéro déchet, le bio, le local, de saison, évidemment, c’est bien et important. Nous aussi, on trouve ça débile de mettre du plastique autour d’une carotte. Mais, si l’on compare les données disponibles quant aux bilans carbone des différentes chaînes de production, il n’y a pas d’ambiguïté : même suremballé, même venant du bout du monde, une carotte aura toujours moins d’impact qu’un morceau de viande non emballé, produit localement et bio.


« Plus vous mangez un maillon situé haut dans une chaîne alimentaire, plus vous coûtez en énergie. »


Comment un produit venant du bout du monde pourrait-il être moins énergivore qu’un produit local ?

J.G. : Il faut saisir le fonctionnement du « réseau trophique » [voir schéma ci-dessus] : la façon dont circule l’énergie à travers les différentes chaînes alimentaires. Au niveau, il y a les autotrophes : les végétaux, ceux qui sont capables de produire de la matière organique avec, seulement, du soleil, de l’eau et des minéraux. L’homme et les animaux en général, n’en sont pas capables. Ils appartiennent à un autre niveau : celui des hétérotrophes. Nous sommes dépendants des premiers. Quoi que l’on mange, il a fallu des végétaux à un moment donné de la chaîne : qu’on les mange directement, qu’on mange des animaux qui ont mangé des végétaux, où des animaux qui ont mangé des animaux qui ont mangé des végétaux. Donc, plus vous mangez un maillon situé haut dans une chaîne alimentaire, plus vous « coûtez » en énergie. Reprenons un exemple : si vous mangez une carotte, il a fallu de l’eau et du carbone pour la produire. Si vous mangez le lapin, il a fallu de l’eau et du carbone pour lui + l’eau et le carbone qu’il a fallu pour produire les carottes que le lapin a mangées, etc.

L’impact des transports ne permet-il pas d’inverser ce rapport ?

J.G. : Non. Car contrairement aux idées reçues, selon l’une des principales études sur les émissions liées au système alimentaire (2), réalisée aux États-Unis, le transport ne représente que 11% des émissions de gaz à effet de serre d’un produit alimentaire. 83 % est dû à la phase de production elle-même. Dans le cas de l’élevage animal, l’impact est donc principalement lié aux gaz digestifs des animaux, à leurs déjections, à la culture et au transport de leurs aliments, à la déforestation, et à la transformation des produits à base de viande ou de lait, notamment.


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Faut-il mettre sur le même plan une vache d’élevage et une poule qui mange nos épluchures dans le jardin ? Autrement dit, pourquoi prôner un retour au tout végétal, sans faire d’exception ?

J.G. : C’est vrai. Si l’on fait une hiérarchie entre les animaux, la poule sera beaucoup plus économe en énergie que le veau, par exemple. Le veau, c’est ce qu’il y a de plus énergivore ! Cela dit, la poule reste plus énergivore que n’importe quel végétal… C’est ainsi. Or des scientifiques nous apprennent que nous vivons actuellement la sixième extinction de masse, beaucoup plus rapide que les précédentes [un rapport de l’IPBES, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, un programme de l’ONU, a été publié en ce sens en mars 2018, ndlr]. Nous en sommes la cause et nous ne savons pas si la vie y survivra. Dont acte ! Il semble primordial de mettre toutes les chances de notre côté : autrement dit, de limiter notre impact au maximum.

Vous vous basez sur de nombreuses données chiffrées. Mais dans le domaine des études d’impact, les modes de calculs font polémiques…

J.G. : Même en critiquant les études, on peut s’accorder sur le fait que l’impact du produit animal prévaut sur son équivalent végétal. Exemple : 100 g de parmesan végétal fait avec des noix de cajou, c’est environ 60 % d’équivalent CO2 en moins que 100 g d’emmental bio et local. Idem pour la consommation en eau.

Si l’on vous suit : le lait, les œufs, ont donc aussi un impact fort. Pourtant, vous parlez d’alimentation végétale, et non végane, pourquoi ?

J.G. : On préfère parler de végétal parce que notre entrée sur le sujet est scientifique, et non morale. Or, dès que l’on parle de véganisme, on renvoie au débat éthique. Nous ne sommes pas des prescripteurs de conscience. Nos recherches servent à comparer les impacts des différents aliments, et à en informer le public. Une action a forcément un impact. Notre question de départ est : concernant l’alimentation, quel impact est soutenable pour la planète ? Selon nous, une action est soutenable si elle est généralisable : est-ce que si nous le faisions tous, l’environnement pourrait le supporter ?


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Nos choix alimentaires ont aussi des conséquences sociales. Que répondez-vous aux éleveurs qui défendent leur savoir-faire ?

J.G. : On comprend les éleveurs. Mais on pense que mettre l’accent sur le végétal est aussi une solution pour eux. Selon nous, le modèle actuel de l’élevage est hautement déperditif : la dépense énergétique est énorme par rapport à celle produite. L’élevage ne nous fournirait que 37 % des protéines et 18 % des calories que nous consommons (3). Par ailleurs, beaucoup d’éleveurs sont en dessous des minima sociaux. Ils ont le taux de suicide le plus élevé par catégorie socioprofessionnelle. Pourquoi vouloir continuer comme ça, de toute façon ? Bref, pour sortir les éleveurs de leur situation, selon moi, il faut les aider à prendre un virage : produire davantage de protéines végétales – légumineuses en tous genres – et participer à leur transformation.

Quelles sont vos solutions low-tech pour faciliter l’évolution de nos pratiques alimentaires ?

J.G. : On a interrogé les gens : le frein numéro un au changement pour quasiment tout le monde, c’est la cuisine. « D’accord, mais j’ai pas l’intention de passer des heures en cuisine… » Autrement dit, ce qu’il nous faut, c’est réapprendre à cuisiner certains aliments et des idées de recettes simples et bonnes ! En plus d’élaborer et de partager des recettes, Apala organise des buffets « soutenables » et des ateliers de cuisine !

En complément

(1) L’empreinte énergétique et carbone de l’alimentation en France, Ademe, 2012

(2) Food-miles and the relative climate impacts of food choices in the United States, Weber CL, Matthews HS, 2008.

(3) Reducing food’s environmental impacts through producers and consumers, Sciences, Poore J, Nemecek T, 2018.

 

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