août 2020

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Face à la crise sanitaire, l’open source au cœur des solutions d’urgence

Les modèles libres de droit et sans brevet ont facilité la fabrication collective d’un respirateur artificiel en urgence à Nantes et celle de milliers de visières pour le personnel soignant. Retour sur cette expérience unique de partage des savoirs. 

Publié le 6 mai 2020
Par Hélène Bielak
Photo : 250 makers ont réussi à créer un respirateur artificiel en seulement quelques semaines. (Crédit : MakAir)
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Diffuser le savoir technique au plus grand nombre, gratuitement, tout en agrégeant les contributions des uns et des autres pour le faire progresser : voilà comment on pourrait résumer la philosophie de l’open source. À l’origine, le terme qualifie les logiciels informatiques dont le code source est librement accessible et modifiable, mais ce principe du savoir commun s’étend aussi aux objets. Depuis le début de la crise sanitaire, nombre de makers – des bricoleurs indépendants, bénévoles, passionnés de conception et de fabrication – se sont appuyés sur l’open source et leurs imprimantes 3D pour produire eux-même, en un temps record, des objets indispensables pour les soignants. À Saint-Nazaire, par exemple, 120 makers ont produit 4000 visières en trois semaines. Comment ? « On a vu tourner des modèles de visières sur le net, et on s’est lancés », nous expliquait au début du confinement Damien Henry, maker de 39 ans et directeur du fablab nazairien. Le modèle était en ligne, il suffisait de s’en saisir, tout simplement.


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Technologie à bas coûts

Mais durant cette crise sanitaire, l’open source a eu également l’occasion de s’illustrer dans un registre technique beaucoup plus complexe. Initié à Nantes, le projet MakAir est probablement le plus spectaculaire : en quelques semaines, 250 makers, parmi lesquels des entrepreneurs, universitaires ou ingénieurs, ont ainsi réussi à créer un respirateur artificiel à bas coût, respectant les normes en vigueur et reproductible dans le monde entier. Le projet, actuellement en attente du feu vert de l’ANSM, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé, est parti de deux constats : le coût très élevé des respirateurs artificiels et leur manque criant face à l’ampleur de la crise. « Dès le départ, l’idée était que les plans soient libres pour permettre à n’importe qui dans le monde de fabriquer des respirateurs adaptables, selon les pièces disponibles localement », résume Valerian Saliou, membre bénévole du projet et par ailleurs directeur technique de Crisp, une société nantaise qui produit des logiciels de support client.

Pour expliquer la mobilisation de 250 bénévoles en seulement quelques jours, Valerian Saliou constate que « les projets open source ont tendance à agréger beaucoup de volontaires, qui ne travaillent pas pour un intérêt pécunier, mais qui sont des passionnés. Ce ne sont pas forcément des professionnels mais ils ont envie d’apprendre. » Si l’amateurisme peut sembler constituer un frein, notamment technique, il serait en fait largement compensé par le nombre : l’énergie bénévole et collective puissante qui s’est mobilisée autour du respirateur a plutôt permis d’accélérer son développement selon le maker. « Cela décuple les capacités de travail. Quand tu te réveilles le matin et que tu vois qu’il y a plusieurs contributions d’inconnus qui attendent ta validation, je trouve ça génial. » Bien sûr, un projet tel que celui-là réclame des compétences. Valérian Saliou a commencé par gérer le prototypage du respirateur sans qu’il s’agisse de son domaine d’expertise. Puis, lorsque le projet a grossi, il a délégué cette partie à quelqu’un de plus compétent.


« L’énergie bénévole et collective a accéléré le développement du projet »


Passe-moi les plans

Outre les makers, en ces temps de crise, des industriels se sont saisi de l’open source pour développer des produits en un temps record. Armor, à l’origine fabricant local de cartouches d’encre, a mobilisé sa filiale d’impression de pièces en 3D, Armor 3D, aux Sorinières, pour proposer des visières pour le personnel soignant de la région. En collaboration avec l’université de Nantes et le CHU, la société a fabriqué des milliers de serre-têtes en adaptant des plans laissés en libre accès par la société tchèque Prusa, qui fournit par ailleurs certaines des machines de production d’Armor. Puis à son tour, Armor a partagé ses modifications du modèle de base. Étonnant de la part d’un industriel ? « On ne peut pas envisager ces technologies d’impression 3D en essayant de breveter des fichiers, tranche Pierre-Antoine Pluvinage, directeur du développement Armor 3D. L’impression 3D est étroitement liée à l’open source : pour imprimer des objets, si certains créent leurs propres modèles de A à Z, beaucoup utilisent des plans open source pour la base, avant de faire leurs éventuelles modifications. Aujourd’hui des entreprises nous appellent pour savoir si elles peuvent utiliser notre modèle et la réponse est : “Bien sûr que oui”. »

Les respirateurs MakAir, reproductibles librement. (Crédit : MakAir)

Pas de course aux brevets

Si le cadre reconnaît que dans l’industrie, c’est la logique inverse qui prévaut, à savoir la course aux brevets et aux produits propriétaires, il note que le monde de l’impression 3D s’en démarque grâce à la facilité de prototypage qu’elle permet : « Dans ce secteur on peut fabriquer plus vite et partager plus vite. Une idée est bonne lorsqu’elle est partagée. À l’inverse, de manière générale, dans une entreprise les projets développés prennent beaucoup de temps.» Selon Pierre-Antoine Pluvinage, « la période actuelle montre que l’on est en train de changer de regard sur la manière de consommer et de produire. On passe d’une production de masse pour une vente de masse, à une production spécifique pour répondre à un besoin donné. Les volumes sont donc moindres et plus personnalisés. La fabrication additive [désigne l’impression 3D : un procédé de fabrication par ajout de matière, NDLR] vient précisément répondre à ça. » Une manière, aussi, de se réapproprier localement les capacités de production. En étant capable, par exemple, de créer une pièce manquante rapidement, plutôt que de dépendre du seul fabricant propriétaire de cette pièce, à l’autre bout du monde.

Qu’en est-il, justement, de l’aspect financier dans ces initiatives open source de production de matériel médical ? Si les porteurs de projets cités affirment qu’ils ne l’ont pas fait pour l’argent, reste que pour déployer leurs solutions à plus grande échelle le besoin de financements est réel. Les deux ont ainsi pu bénéficier d’aides, de la part du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et du Ministère des armées pour MakAir, et de la Région et du soutien logistique d’Airbus et d’Adveo pour Armor. Pendant ce temps-là, d’autres initiatives open source continuent d’évoluer souvent bénévolement ou grâce à des dons, pour démontrer l’efficacité et la puissance de l’intelligence collective au delà ce contexte particulier de crise. Elles proposent aussi bien des plans de matériel agricole, que de maisons en kit, ou encore des modèles d’éoliennes à auto-construire… ♦

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