août 2020

Le coin du web des Autres Possibles

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« You take the apéro ? » Enquête sur la banalisation de l’ivresse

Benjamin Adam

Les repas de famille, les apéros entre amis, les soirées… sont souvent l’occasion de boire un coup. Mais entre consommation conviviale et habitude maladive, la frontière est parfois floue. On en parlait justement dans notre numéro consacré aux addictions.

Par Valérie Gautier
Illustration : Selon l’Observatoire Régional de la Santé, 3 000 décès seraient attribuables à l’alcool chaque année en Pays de la Loire. (Benjamin Adam/Les Autres Possibles)
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« Quand je rentre du boulot, ce qui me réjouit c’est de retrouver ma meuf et de boire un coup en bavardant. Depuis qu’on se connaît, on adore boire des verres ensemble ! Après l’apéro, on fait la cuisine en continuant la bouteille. Puis on la termine en mangeant. Mine de rien, on s’est retrouvées à boire tous les soirs trois verres de vin », raconte Clémentine, 37 ans. Suite à cette observation, elle et sa compagne ont décidé de se restreindre à un verre de vin maximum par soir. « Au début, je n’avais vraiment pas envie de cette contrainte , j’avais l’impression de devenir plan-plan, explique t-elle. Finalement, je suis soulagée d’avoir pris cette résolution. Je ne porte plus la culpabilité du verre de trop, j’arrête d’avoir des minigueules de bois en me réveillant le matin et je me sens beaucoup plus en forme. »

L’amer à boire

Pour Serge Karsenty, sociologue de la santé à l’université de Nantes, ce constat a été fait par de nombreux contemporains. « Avant, la bouteille de vin était systématiquement posée sur la table à l’heure du déjeuner ou du dîner. Mais tout un chacun s’est rendu compte que ce n’était pas la bonne drogue car elle est l’antithèse de ce que la société nous demande, relate le spécialiste. À notre époque, nombreux sont les boulots qui consistent à “traiter de l’information”, ce qui nécessite d’être assez vigilant et concentré. Or, l’alcool a plutôt tendance à endormir et à diminuer la réactivité intellectuelle. Dans les dîners d’affaires, on boit de moins en moins d’alcool. » Le p’tit coup de rouge entre deux bouchées serait donc passé de mode. Serions-nous de plus en plus sobres ? Rien n’est moins sûr. Certes, depuis 10 ans, la quantité d’alcool pur consommé chaque semaine par les Français de 15 ans et plus, est en constante diminution, selon Santé Publique France : moins 16 % entre 2000 et 2017. Un phénomène notamment imputable à la baisse de la consommation de vin à table. Mais l’Observatoire régional de santé des Pays de la Loire montre que la proportion de Ligériens déclarant au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le mois a été en augmentation constante entre 2005 et 2014, quelle que soit la tranche d’âge.

Boire un gros ptit coup

Pour résumer, la grosse murge, la caisse, la biture, le fait de boire jusqu’à l’ivresse, a pris le pas sur la consommation journalière à faible dose. Les risques propres à la consommation d’alcool, eux, restent les mêmes : maladies cardiovasculaires, hépatiques, et neuro-psychiatriques, cancers, consommation durant les grossesses et bien sûr addictions. L’usage par les jeunes inquiète particulièrement, car plus l’habitude de boire survient tôt, plus les risques de dépendance sont importants, révèle l’étude de l’ORS. Serge Karsenty parle de « phénomène de généralisation de la fête. » Initialement, celle-ci consistait en un événement suffisamment rare pour être célébré, à l’image des baptêmes, des mariages ou encore de Noël. À cette occasion, l’enivrement était de mise. Aujourd’hui, la fête est devenue hebdomadaire et l’alcoolisation qui va avec, est restée. « Pour la plupart des étudiants, le samedi soir est réservé à la fête, parfois même le vendredi et le jeudi soir également, précise le sociologue. Le nombre d’amis augmente, les réseaux sociaux facilitent les échanges… Tout ceci participe au phénomène. » En 2009, la réponse du gouvernement consista à interdire la distribution gratuite d’alcool (Loi Bachelot). Sans grand effet. Cela reste une substance psychoactive accessible à faible coût, dont le pouvoir désinhibant est très recherché dans les moments de convivialité.


« L’alcoolisme peut aussi toucher des personnes qui ne boivent que le soir. »


Aux frontières du réel

La limite entre un usage socialement acceptable de l’alcool et l’excès demeure donc extrêmement floue. À quel moment doit-on se considérer comme dépendant ? Selon Laetitia Rontet, psychiatre spécialisée en addictologie au Centre de soins La Baronnais, créé par l’association Les Apsyades, « l’alcoolodépendance se caractérise par le sentiment de ne plus contrôler. Il s’agit de la perte de la liberté à s’abstenir. » Pas forcément synonyme de consommation tout au long de la journée, donc, l’alcoolisme peut aussi toucher des personnes qui ne boivent que le soir ou ingurgitent souvent le temps d’une soirée une quantité massive d’alcool. Pierre, membre abstinent des Alcooliques Anonymes (A.A.) depuis 25 ans, confirme. « Une image erronée de l’alcoolique circule, on l’associe facilement à un sans-abri qui se roule sur le trottoir. Chez les A.A. on trouve des profils très variés, tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles. Il n’y a pas uniquement des buveurs du quotidien. Certaines personnes viennent car elle ne peuvent pas s’empêcher de se mettre la tête à l’envers tous les week-ends. »


« Après l’apéro, on fait la cuisine en continuant la bouteille… »


L’addiction, s’il vous plaît

Pour la psychiatre Laetitia Rontet, l’alcoolisme est le marqueur d’un malaise, d’une anxiété ou d’une certaine forme de désespoir : « Il n’y a rien d’évident à mener la vie qu’on a à mener, de naître dans ce monde, de rentrer en communication. C’est tellement peu évident que certains trouvent dans les propriétés anxiolytiques de l’alcool une réponse à leurs angoisses. » Morgane, 34 ans, aujourd’hui abstinente, est membre des alcooliques anonymes depuis 2012. Comme beaucoup d’autres, pour elle, le basculement s’est fait dans un moment de détresse : « J’étais dans une démarche d’autodestruction, en réaction à l’autorité parentale. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à beaucoup boire. » Elle a trouvé chez les A.A. des personnes qui la comprenaient et ne la critiquaient pas, ce qu’elle considère comme rare. « Il est difficile de parler de cette addiction à sa famille ou aux amis car elle est très sévèrement jugée », insiste-t-elle. C’est d’autant plus difficile quand on sait qu’en France, « boire de l’alcool est culturel, poursuit Laetitia Rontet, c’est beaucoup moins facile de communiquer sur ses dangers que pour le tabac par exemple. Dans la rue, on trouve des panneaux publicitaires vantant la beauté de nos vignobles. Il y a une image très glamour associée à cette boisson. » D’ailleurs les personnes qui décident de ne pas boire d’alcool du tout, sont aussi spontanément mises à la marge. Robin, trentenaire nantais qui a décidé de ne pas boire pour s’éviter tout problème de santé, explique qu’au travail, son responsable a refusé de trinquer avec lui sous prétexte « qu’il ne trinque pas au coca. » Il raconte être entouré de gens qui ne comprennent pas son abstinence et qui le testent constamment, en espérant le voir un verre d’alcool à la main. Si trop boire est un problème, ne pas boire en est donc un autre. À croire que pour ce qui est de la boisson, nous consommons la contradiction sans modération. ◆

Infos utiles

→ La ligne d’écoute des Alcooliques Anonymes : 09 69 39 40 20, appel gratuit,  7j/7, 24h/24. Trouver la réunion la plus proche de chez vous sans inscription, sans rendez-vous, sans engagement en cliquant ici
Aide à l’entourage des malades alcooliques avec Al-Anon : 09 63 69 24 56, répondeur national (numéros locaux sur le site)

 

 

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