À Cordemais, huit ans de lutte pour la conversion de la centrale à charbon
Contexte
À quelques dizaines de kilomètres en aval de Nantes (44), rive nord de la Loire, subsiste l’une des deux dernières centrales à charbon de France : la centrale électrique de Cordemais. Impossible de la rater dans le paysage, avec ses trois immenses cheminées rouges et blanc qui s’élancent vers le ciel et se reflètent dans les eaux de l’estuaire. À l’ouest du site, on distingue le stock de charbon à ciel ouvert, et, entre ses monticules, les géantes «roues-pelles» d’acier montées sur rails - à faire pâlir d’envie les fans de machinerie rétrofuturiste. Ce sont elles qui, depuis plus de cinquante ans, acheminent les tonnes de minerai vers les brûleurs des chaudières de la centrale… Mais pour combien de temps encore ?
Voilà huit ans maintenant que, à Cordemais, on attend la réponse à cette question. Depuis que l’on sait que le charbon doit disparaître des centrales électriques françaises. Cordemais, et sa comparse de Saint-Avold, dans l’Est, l’ont d’ailleurs échappé belle : leur fermeture, annoncée pour 2022, avait été repoussée à la faveur du retard pris dans la mise en route de l’EPR de Flamanville. L’affaire aurait pu s’arrêter là. Sauf qu’une promesse a été faite à Cordemais et à ses 350 salarié·es : la centrale vivra si elle se reconvertit. Promesse régulièrement assumée par les ministres de l’Écologie (huit en huit ans), et réitérée - certain·es diraient entérinée - par le président de la République lui-même, Emmanuel Macron, en septembre 2023, devant les millions de téléspectateur·rices des 20 heures de TF1 et de France 2 : «On a encore deux centrales à charbon qui tournent en France, à Cordemais et Saint-Avold : on va complètement les convertir à la biomasse.» Un an plus tard, en septembre 2024, EDF annonçait pourtant à ses salarié·es l’abandon du projet de conversion.
Ce sont huit années d’attente sur la route de la transition que nous vous racontons dans ces pages, du point de vue des travailleurs de la centrale, et en particulier du point de vue de ses salariés syndiqués à la CGT. Car à Cordemais, ces huit ans d’attente sont aussi huit ans d’espoirs et de déceptions, vécus avec d’autant plus de force, et parfois de drame, que ce sont eux, ouvriers et ingénieurs locaux qui, sous l’impulsion du syndicat, ont imaginé, conçu, testé et même budgété leur propre projet de conversion à la biomasse pour le site. Et se sont battus pour avoir le droit de le faire.
Verdir Cordemais, y’en a qu’on essayé
«Tu appuies sur un bouton et hop ça s’allume, hein ? À toute heure du jour et de la nuit, été comme hiver, sans exception… On l’oublie, mais ce confort ne tombe pas du ciel ! C’est nous qui sommes derriere le bouton.» C’est comme ça que Christophe Besnard, 51 ans, technicien d’exploitation à la centrale de Cordemais depuis bientôt dix ans, commence notre entretien pour nous aider à comprendre. Il l’a bien vu : nos notions en la matière sont légères… Alors il nous rappelle un peu comment ça marche, l’électricité, en France: «Le matériel qui maille le pays pour acheminer l’électricité - les pylônes et les autoroutes de câbles qu’on croise un peu partout - appartient à RTE3. C’est le gestionnaire du réseau. C’est donc RTE qui, en fonction des besoins sur son réseau, commande à EDF de produire plus ou moins d’électricité, à tel ou tel endroit du territoire. EDF a alors le choix de solliciter l’une ou l’autre de ses centrales: nucléaire, à charbon, hydraulique et desormais, parc photovoltaïque, éolien, etc.» Chaque unité a ses avantages et ses inconvénients : temps d’allumage, dépendance à la météo, situation géographique, mais aussi coût de production. L’intérêt d’une centrale thermique comme celle de Cordemais ? «C’est qu’elle est «pilotable», autrement dit elle s’allume sur demande - vent ou pas, soleil ou pas - et dans un délai court. Une dizaine d’heures suffisent ici. Et puis, elle est située à un point stratégique du réseau, à l’entrée de la Bretagne, ou il n’y a pas de centrale nucléaire.»
Cela étant dit, soyons honnête, cela fait déjà un paquet d’années que le «joyau d’EDF», tel qu’on le nommait lors de sa mise en service en 1970, n’est plus au cœur de la production d’électricité française. À ce jour, les ouvriers de Cordemais ne rallument les chaudières que quelques dizaines de jours par an, au plus fort de l’hiver. Pourquoi ? Parce qu’il s’en est passé, des choses, dans le monde de l’énergie depuis 1970. L’essor du nucléaire, surtout, mais aussi plus récemment les énergies renouvelables, les hivers plus doux, et enfin la taxe carbone, venue volontairement plomber le coût de production du kilowattheure issu des énergies fossiles. On s’en souvient bien d’ailleurs, de l’arrivée de cette taxe, à Cordemais. «C’est Ségolene Royal [alors ministre de l’Écologie] qui la annoncée en 2015, l’année de la COP21 à Paris, rembobine Christophe Besnard. Le mécanisme est simple : avec la taxe, l’électricité produite au charbon est devenue la plus chère, donc EDF ne nous sollicite qu’en dernier recours… Il n’empêche, il y a toujours besoin de nous. On est un peu l’assurance du réseau. Donc il faut être prêts, au cas ou…»
Cependant, les ouvriers le savent : ça ne va pas durer. À la suite de la taxe carbone, en 2016, «EDF annonce l’arrêt prochain des deux tranches qui tournaient encore au fioul… enchaine Fabien Deschamps, délégué syndical CGT à Cordemais. Ça a été un moment compliqué pour les salariés.» D’autant plus compliqué que nombre d’entre eux ont déjà vécu la fermeture d’une centrale ailleurs en France. Le délégué lui-même est arrivé un an plus tôt sur le site comme opérateur de conduite, «après avoir fermé la centrale à charbon de Vitry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, raconte-t-il. EDF nous avait pourtant incités à venir à Cordemais parce que l’activité devait se prolonger jusqu’en 2035… Je ne voulais pas revivre ça.»
PARTIR AU CHARBON
L’histoire commence ici. Le petit monde de Cordemais comprend que le site est menacé et commence à réfléchir à une alternative plus écolo. Le problème, c’est le CO2, alors c’est à lui qu’on s’attaque: «Pour décarboner, de deux choses l’une : soit tu trouves une façon de réutiliser les rejets de CO2, soit tu changes le combustible pour en produire beaucoup moins», explique Noël Josse, manutentionnaire à la centrale, aujourd’hui détaché pour la CGT-EDF Cordemais. Le syndicat planche sur le recyclage, pendant que le directeur de la centrale de l’époque, Denis Florenty - un ancien ingénieur qui a commencé sa carrière ici en 1992 - se met en quête d’un nouveau combustible. «Puisqu’on ne nous proposait pas de solution, on a décidé de la trouver nous-mêmes», résume Fabien Deschamps, dont le syndicat a obtenu près de 70% des voix aux dernières élections du personnel. «On s’est dit : si on leur propose quelque chose, ils seront bien obliges de regarder !» complète Gwenvael Poisson, coordinateur technique d’intervention. Lui aussi encarté à la CGT, il gère les équipes du service «combustibles et produits», soit 18 personnes qui se relaient en haut et en bas de la tour surplombant l’immense tas de charbon. Son équipe s’occupe, notamment, de gérer le stock : c’est elle qui pilote à distance les fameuses roues-pelles…
GWENVAEL POISSON, 42 ANS, DONT VINGT-QUATRE DE CENTRALE
Je suis né à la Chabossière, à Couëron. Mon beau-père travaillait à la centrale de Cordemais, il en parlait souvent, je partais en vacances grâce à elle. J’y suis entré à 18 ans et 3 jours - oui, c’est précis ! C’était en 2000, quand il y a eu le passage aux 32 heures : 76 embauches ont été faites pour absorber le travail des heures dégagées, et je suis un des 76. J’étais en bac pro à ce moment-là ; j’ai tout arrêté pour aller au parc à charbon de Cordemais. Et je suis resté. Ici, les gens sont solidaires, on arrive à tous se parler alors qu’on est plusieurs centaines ! Pour moi, c’est un endroit a part, et c’est pour ça qu’on se bat.
On sait bien qu’on est de moins en moins compétitifs, on n’est pas dupes. Ces dernières années, on ne brasse plus beaucoup de charbon : quand il y avait vraiment besoin de Cordemais, on pouvait brasser entre 2 et 3 millions de tonnes de charbon par an. En 2024, par exemple, on est à 6 000 tonnes. Aujourd’hui, notre travail, c’est essentiellement de la maintenance : on surveille, on prend soin du site, du matériel, on met à jour les plans de lignes [la tuyauterie, les vannes, les réseaux électriques, les différents tapis d’alimentation, etc.] en vue des quelques semaines de fonctionnement annuel.
On ne va pas se mentir, il y a des jours ou ça va, et des jours où c’est dur de motiver les équipes. Oui, parfois, il faut trouver à s’occuper. Ça nous est arrivé d’acheter une machine à laver pour nettoyer les bleus de tout le monde ! Mais dans l’ensemble, il y a toujours du boulot dans une centrale comme celle-là : ce sont des installations qui demandent de l’attention, et il faut être prêts à redémarrer les tranches quasiment du jour au lendemain, surtout l’hiver. Ça, ça donne du travail quotidiennement.
Le fioul, on savait qu’il n’y avait pas d’avenir. C’est pas non plus ce qu’on veut pour nos gosses. Mais la conversion des tranches à charbon, ça, ça semblait possible. C’était aussi un moyen d’entrevoir une porte de sortie au milieu de tout ça, de reprendre les choses en main dans une ambiance un peu morose. À ce moment-là, en 2016, on n’avait pas de moyens financiers, mais on savait que, côté humain, il n’y aurait pas de problème. Sur mon équipe de 18 personnes, je dirais qu’une dizaine s’est impliquée dans le projet de conversion. Ceux qui n’avaient pas envie de participer, on ne les forçait pas. De toute façon, il valait mieux des gens motives. Au début, on faisait ça en partie sur du «temps masqué» comme on dit : on écourtait nos pauses, un collègue prenait une tâche pour nous dégager…
Moi je suis attaché au site, je veux rester à Cordemais, c’est comme ça.




