« Si la mer vient, il n’y aura plus de chez-nous »

Rédaction
Marie Bertin
Photographie
Quentin Hulo

C’était l’époque où le bord de mer n’était souvent qu’un bout de campagne comme les autres. Quand le père de Claude, assureur à Chatou, dans les Yvelines, tombe amoureux de ce petit coin du littoral vendéen en 1954, il n’y a ici qu’un marais et des prés salés : de la basse prairie où la terre se mêle au sable et l’eau de mer à l’eau douce. Le bourg de Saint- Vincent-sur-Jard se tient à l’écart. Il n’est alors constitué que d’une centaine d’habitations regroupées autour de l’église, le point le plus haut du territoire. Les ancien·nes poussaient bien de temps en temps jusqu’à la plage, « il y avait des pêcheries, beaucoup de crabes, et les gens venaient en tombereau pour ramasser le goémon*, parce qu’ils s’en servaient pour fertiliser les jardins », raconte Claude, 81 ans, qui n’était alors qu’un petit garçon.

Depuis toujours, la particularité de ce bout de terre-mer, c’est son Goulet : la rivière traverse le marais après avoir recueilli les eaux du bassin versant du Lay, puis se jette dans l’océan, sur la plage. En été, son lit fait deux, trois mètres de large tout au plus, mais quand viennent l’hiver et la pluie, la zone se transforme en un vaste étang. La famille de Claude est l’une des trois premières à oser s’installer là, dans la zone marécageuse autour de la petite embouchure, sous le regard amusé des locaux. D’abord, elle ne construit qu’une maison de pierre sommaire pour passer la belle saison. « Quand mon papa a acheté ce terrain, c’était le tout début du tourisme d’été, se souvient Claude. On venait juste pour les vacances. Il faut s’imaginer : la route qui passe devant la maison n’était qu’un chemin de terre. Il y avait quelques planches de bois pour passer au-dessus du Goulet et voilà. Il n’y avait pas d’électricité, on allait chercher l’eau potable avec un seau. Mais c’était la belle vie ! On allait à la pêche aux grenouilles, on profitait de la mer, on avait toute la dune juste pour nous. La faune et la flore n’avaient rien à voir : c’était plein de vers luisants et de papillons. » D’un côté la mer, de l’autre la rivière et les prés : le paradis pour Claude et sa compagne, Eszter, qui en ont hérité.

Depuis le coup de foudre de son père, soixante- dix ans se sont écoulés. La maison a été agrandie, modernisée, le voisinage s’est étoffé. Si la commune a gardé une taille modeste, sa population est multipliée par 10 chaque été, passant de 1 600 à 16 000 habitant·es, pour un taux de 65 % de résidences secondaires. Pour une vue sur la mer, une poignée d’entre elles sont construites devant chez Claude et Eszter, à même la dune… à leurs risques et périls.

En effet, quand on se promène sur ce bout de côte, nul besoin d’être expert·e pour comprendre : épis, ganivelles, enrochements, retroussage de galets*… La plage témoigne de toutes les techniques actuelles pour tenter de repousser les assauts de l’océan et de retenir le sable. De façon coordonnée, les propriétaires des maisons de la dune ont monté d’épais murs de béton au fond de leurs jardins, ils font office de cordon sanitaire pour la maison de Claude et Eszter (…)

*Le tombereau ancien est une sorte de charrette de bois ; le goémon une algue marine.
*Remonter les galets du bas vers le haut

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