Cette fois, même les malades ont levé le poing. Faire du cancer un combat politique
À l’heure où l’on écrit ces lignes, en juillet 2025, 1 million 800 000 Français·es ont signé la pétition d’opposition à la loi Duplomb sur le site de l’Assemblée nationale. Un chiffre largement au-dessus du seuil des 500 000 signatures requises pour obtenir un nouveau débat parlementaire. Et jamais vu : cette pétition est devenue la plus soutenue à ce jour depuis la création de la plateforme.
On rembobine. En janvier 2025, le lendemain du dépôt de la proposition de loi, une femme actuellement en chimiothérapie, Fleur Breteau, réagit et fonde le collectif Cancer Colère. Faisant du cancer un sujet politique. Ce collectif ouvert à tous et toutes a pour but de s’attaquer aux causes structurelles de la maladie : pesticides et inégalités sociales. Pendant ce temps-là, le projet de loi fait ses navettes habituelles, sans heurts, jusqu’à l’adoption définitive en juillet. Fleur Breteau est là. Devant le parterre de député·es, juste après le vote, on l’a entendue crier « vous êtes les alliés du cancer et nous le ferons savoir ! » Cette accusation – les « alliés du cancer » – clarifie les rôles et résonne. Ce vote est une baffe odieuse au long travail médical et scientifique de vérification des liens entre l’augmentation des cas de cancer en France et la contamination généralisée de notre environnement.
Car en adoptant ce texte, les député·es ont aussi voté contre l’avis de 22 sociétés savantes médicales, contre la Ligue contre le cancer, contre 20 mutuelles, contre le Conseil scientifique du CNRS, ou encore contre la Fédération des régies d’eau potable…
Si la neurotoxicité de l’acétamipride sur l’organisme humain fait encore l’objet de recherches, il est en revanche établi que les insectes pollinisateurs en sont directement victimes. Or, il ne devrait plus être l’heure de tergiverser sur l’importance de protéger la biodiversité, et donc la santé humaine. Ni sur l’importance d’appliquer le principe de précaution au nom de la lutte contre l’épidémie de cancers qui touche les Français·es, les agriculteurs et agricultrices en premier lieu.
Ce terme d’« épidémie » a été lâché en février par le professeur et oncologue Fabrice Barlesi, à la tête de l’institut de lutte contre le cancer Gustave Roussy. Il alertait alors sur la hausse de l’incidence des cancers dans le monde chez les personnes de moins de 50 ans, + 79,1 % en 30 ans, et sur le «tsunami» à venir de cancers chez les jeunes adultes. Selon Santé publique France, entre 1990 et 2018, le nombre de nouveaux cas de cancers a augmenté de 93 % chez la femme et de 65 % chez l’homme. Bien sûr, le vieillissement de la population et l’amélioration des diagnostics jouent, mais la recherche est formelle : ces deux facteurs ne suffisent pas à expliquer l’augmentation. Le cancer est désormais la première cause de mortalité par maladie chez les enfants.
Parallèlement, les preuves s’accumulent, jalonnant l’actualité de ces dernières années : scandale du chlordécone aux Antilles ; classement du glyphosate comme cancérogène probable par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et reconnaissance du risque pour l’enfant à naître à la suite d’une exposition in utero ; alerte sur le cadmium par les médecins libéraux… Ces derniers ont fini par publier, en juin 2025, par l’intermédiaire de leurs Unions régionales, une lettre ouverte dans laquelle ils s’alarment de l’ampleur de notre contamination à ce métal cancérigène et reprotoxique, fortement suspecté de jouer un rôle dans l’explosion du nombre de cancers du pancréas – une spécificité française. S’il se retrouve dans notre alimentation, c’est principalement via l’utilisation d’engrais phosphatés.
C’est donc une lutte à la fois politique et scientifique qui s’organise, avec la naissance du collectif Cancer Colère et le succès de cette pétition. Rappelons aussi la création en 2019 à Sainte-Pazanne, près de Nantes, en Loire-Atlantique, du collectif Stop aux cancers de nos enfants (SCE). Ce dernier vient également de créer l’Institut citoyen de recherche et de prévention en santé environnementale. Entre autres, pour tenter de comprendre enfin la cause des cancers pédiatriques sur ce secteur : 25 depuis 2015, qui ont abouti à la mort de sept enfants.
La loi Duplomb qui, au passage, normalise les mégabassines, facilite les agrandissements des exploitations et autorise l’épandage par drone, a été portée par les sénateurs Laurent Duplomb et Franck Menonville, respectivement ancien élu de la FNSEA* et ex-président au sein de la Safer*. Certain·es voient dans l’adoption de leur texte une rupture démocratique : l’intérêt général n’est décidément plus une boussole, même sur des sujets de santé majeurs, faisant consensus scientifique.
S’il fallait s’en convaincre, dans un monde où la détérioration de l’environnement, de l’alimentation et de l’accès aux soins nous touchent d’autant plus violemment que nous sommes pauvres, le cancer est évidemment un combat politique.
Mise à jour du 1er septembre :
Depuis la parution de cet article, le Conseil constitutionnel a censuré le 7 août 2025 la disposition la plus contestée de la loi Duplomb, qui prévoyait la réintroduction sous conditions de trois pesticides interdits de la famille des néonicotinoïdes, au nom du droit à vivre dans un environnement sain. La semaine suivante, Emmanuel Macron a promulgué la loi, en écartant la possibilité de demander une nouvelle délibération du Parlement.
La pétition est toujours disponible sur le site de l’Assemblée Nationale : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-3014
*Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles. C’est le syndicat agricole majoritaire en France.
*Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (voir Les Autres Possibles Numéro 31).



