octobre 2020

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Addiction sexuelle : Nantes pionnière des thérapies de groupe

LAP #10 sexualité sexe
François-Xavier Poudat en 2017
Stéphane Mahé

Des groupes de thérapie pour venir en aide aux personnes sexuellement dépendantes existent au CHU de Nantes. Cette approche est une première en France. Retours d’expériences.

Par Marie Roy
Photo : François-Xavier Poudat dans son bureau en 2017. © Stéphane Mahé
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François-Xavier Poudat était psychiatre, psychothérapeute et sexologue, spécialiste de la dépendance sexuelle et affective. Il a dirigé une consultation d’addiction sexuelle au CHU de Nantes. Il a notamment publié en 2005 La dépendance amoureuse : quand le sexe et l’amour deviennent des drogues et en 2017  Sexe sans contrôle avec Marthylle Lagadec (Editions Odile Jacob), un guide grand public pour comprendre ce qu’est l’addiction sexuelle. Il est décédé le 11 avril 2020. Nous l’avions rencontré en 2017, dans le cadre de notre numéro « Sexe : quand est-ce qu’on communique ? ».

Non, l’addiction sexuelle n’est pas définie par la fréquence du nombre de rapports sexuels, de la masturbation ou encore du visionnage d’images à caractère pornographique. «Pour qu’une personne soit qualifiée d’addict, il faut que son rapport au sexe soit envahissant, incontrôlable et qu’il mette en danger cette personne, aussi bien dans sa vie professionnelle que conjugale ou sociale. C’est un comportement qui n’est plus du domaine du récréatif et que la personne ne peut plus arrêter. Le sexe devient une priorité, malgré les souffrances», précise le docteur Poudat, médecin psychiatre, auteur, avec la thérapeute Marthylle Lagadec, de Sexe sans contrôle. Ce phénomène est à différencier de l’hypersexualité (une forte fréquence qui reste contrôlée) ou de la perversion (impliquant une instrumentalisation de l’autre sans compassion). Pour lutter contre l’addiction sexuelle qui nuit à la vie de ses patients, le docteur Poudat a mis en place, dès 2011 à Nantes, un groupe de thérapie comportementale cognitive.

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Sortir de la solitude

Romain* et Christophe en ont tous deux fait partie. Au début de cette prise en charge, les addicts auto-évaluent leur dépendance sur une échelle de 0 à 10. Romain était à 7 et Christophe s’estimait quant à lui autour de 6. Pour eux, l’un des grands bénéfices de cette thérapie est d’avoir pu échanger avec d’autres patients. Christophe, ancien accro à la pornographie, témoigne: «Réussir à parler permet de mieux l’assumer ensuite, je dirais même de mieux m’assumer moi. Voir que je n’étais pas seul m’a fait un bien fou. On a beau le savoir, il y a une grande différence entre le lire dans les magazines et le vivre». Car, comme l’indique le docteur Poudat, «les patients ayant une addiction sexuelle sont des personnes qui se sentent seules, malades et qui se perçoivent souvent comme des pervers. Et le fait de rester seul amplifie le problème. Le groupe permet de rencontrer d’autres patients qui ont le même souci. Et puis ça sert aussi à relativiser, compatir, s’entraider.» Les séances se déroulent tous les quinze jours, entre janvier et juin, et rassemblent une douzaine de personnes encadrées par des psychiatres et des psychologues. «On propose des outils comme une grille qu’ils doivent remplir en indiquant le contexte dans lequel ils ont pensé au sexe, quelles émotions ils ont ressenties à ce moment-là, quelles pensées ils ont eues, quel a été leur comportement, combien de temps l’acte a duré et enfin quelles alternatives ils auraient pu trouver à la situation. Cela va leur permettre de s’auto-observer. On va également travailler sur leur système de croyances comme la confiance en soi, l’Autre perçu comme un objet sexuel, etc.»

Lire aussi : « Handicap et sexualité, cap’ d’en parler ? »

Regarder sa montre

Pour Romain, l’intérêt se plaçait aussi dans l’échange de stratégies pour réduire son addiction à «l’acte», qui consiste aussi bien à avoir un rapport sexuel avec un tiers, regarder du porno, se masturber, ou encore joindre une call-girl: «Quelqu’un a conseillé de se fixer un temps donné, de regarder sa montre avant l’acte. Grâce à ça, on est dans la prise de conscience de ce que l’on fait, on se limite dans le temps. Ce geste nécessite une réflexion et un début de contrôle, soit l’inverse des mécanismes d’addiction.» Le psychiatre parle de stratégies pour «mettre des virus dans le système de pensée» et ainsi casser les séquences comportementales de l’addiction. Aujourd’hui, Romain et Christophe considèrent tous deux que leur dépendance est maîtrisée. À la fin des dix séances collectives, leur auto-évaluation était entre 1 et 2. Selon le docteur Poudat, parmi la cinquantaine de personnes passées par cette prise en charge, 70% s’avèrent satisfaites des progrès effectués. Le groupe de thérapie est néanmoins indissociable d’une prise en charge psychologique individuelle.

Le praticien constate parallèlement une augmentation du phénomène de l’addiction sexuelle depuis quelques années. L’explication se trouverait dans l’explosion d’un canal gratuit, immédiat et anonyme : Internet. Conséquence: la cybersexualité s’invite dans les groupes de paroles. «Il y a deux types de cyber-sexualité addictive : pour celui qui, par exemple, se masturbe derrière son ordinateur et pour lequel l’écran n’est qu’un support, on constate plutôt une addiction au sexe. Pour un autre, accro à l’écran, qui va rester des heures à surfer sur le net, à chercher une image toujours plus hard, s’épuiser à ça, sans vraiment regarder les images, c’est plutôt dans cette recherche que se situe l’addiction». Comme pour l’alcool, le sport ou les drogues, l’addiction au sexe est souvent liée à un mal être plus profond. Des réflexes que la thérapie aide à déplacer. Sans juger. ♦

L’info en +

Peu de chiffres existent sur l’addiction sexuelle en France. Aux USA**, entre 3 et 6% de la population auraient des comportements sexuels compulsifs, dont 80% d’hommes.

*Le prénom a été modifié
**Ifac-addictions.fr, « Qu’en est-il de la cyberaddiction sexuelle ?»

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