Habiter son monde : le défi collectif de l'écohameau | Les Autres Possibles

Habiter son monde : le défi collectif de l’écohameau

Pour faire vivre leur idéal de solidarité et d’écologie, les habitants des écohameaux se retroussent les manches et relèvent le défi de la vie collective.

Par Marie Bertin
Photo : Stéphane Mahé/Les Autres Possibles

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Cette fois ça y est. Quatre ans après leur première rencontre, les ex-Nantais Anne, Stéphane, Anne, Bastien et Delphine ont acheté ensemble une ferme à Allaire dans le pays de Redon. Objectif partagé sur cette ancienne exploitation de vaches laitières de 11 hectares : « Vivre ensemble, s’entraider, et regagner de l’autonomie, notamment alimentaire », présente Anne, 41 ans. Elle était assistante maternelle avant de préparer ce changement de vie en se formant comme artisane pastière. Elle produira des pâtes artisanales sur la ferme grâce à la culture du blé et à l’élevage de poules pondeuses. « On espère aussi produire nos propres légumes dès l’an prochain. Pour les fruits… Il faudra attendre que les arbres plantés cette automne poussent !» Attendre ? C’était sans compter sur la voisine qui a déjà proposé au groupe de venir ramasser les pommes tombées dans son petit verger.

« Être autonome, c’est choisir ses dépendances, pose de son côté Patrick Baronnet, habitant de la fameuse Maison autonome de Moisdon-La-Rivière, près de Châteaubriant. Ceux qui font le choix d’être au maximum indépendant du système marchand, comme nous, dépendent de la nature et de la solidarité entre eux. C’est une vue de l’esprit de penser qu’on peut être autosuffisant en tout, tout seul. » Patrick et Brigitte Baronnet, 73 et 71 ans, et leurs quatre enfants, sont connus pour être des pionniers de ce mode de vie en Loire-Atlantique. 70 personnes leur rendent visite chaque mois pour s’en inspirer. La famille, installée depuis 1976, comptabilise 43 ans sans facture d’eau, 23 ans sans facture d’électricité et une autosuffisance à 80% sur les fruits et légumes. « Mais je vous rassure, on a internet, une machine à laver, etc. Ce qui m’étonne, c’est que tout le monde ne fasse pas comme nous, alors que notre modèle est reproductible. »

Les uns contre les autres

En 2007, lorsque l’occasion s’est présentée d’agrandir son terrain, la maison autonome en a profité pour élargir le cercle : elle est devenue l’Écohameau du Ruisseau. « Cinq adultes et deux enfants nous ont rejoints. Passer d’un foyer à un hameau, c’est un acte politique, c’est commencer à faire société. » Lors des visites mensuelles, le partage d’expériences s’étend donc désormais au vivre ensemble. Car la vie collective est souvent un frein à la concrétisation des projets. « Ce n’est pas toujours facile, poursuit Patrick. Ça demande beaucoup de travail sur soi, d’écoute de l’autre. Or, on ne nous a pas appris ça. Il a fallu se former. » Il y a beaucoup de façons d’apprendre. Ceux qui en ont les moyens peuvent faire appel à des professionnels, comme Florence Rousselot, facilitatrice de dynamiques collectives pour l’Écho-Habitants, une association ligérienne d’accompagnement de projets d’habitats participatifs et collectifs. « Il y a dix ans, huit projets sur dix se cassaient la figure, rappelle-t-elle. Les groupes négligeaient la question humaine, cherchant un lieu avant même d’avoir appris à se connaître. Heureusement, il y a eu une prise de conscience. Aujourd’hui, environ six projets sur dix sont accompagnés pour acquérir, notamment, les bases de la CNV, la communication non violente [apprendre à échanger avec bienveillance, ndlr] et de la prise de décision collective. »

Un apprentissage qui prend du temps… quitte à perdre du monde en route. À Allaire, de neuf foyers intéressés par l’aventure en 2016, ils n’étaient plus que deux au moment d’acheter la ferme, début 2019. « Et encore, trois ans, ce n’est pas si long pour ce type de projet !», rappelle Bastien. Le groupe, qui s’est rencontré sur la plateforme web du mouvement Colibris, s’est pourtant investi : pendant un an, il s’est réuni un après-midi toutes les trois semaines, une journée tous les deux mois, et un week-end entier tous les trois mois. « Le but était d’apprendre à vivre ensemble et affiner notre cahier des charges : définir nos valeurs communes et prioriser les besoins de chacun. On a cherché à distinguer, par exemple, les besoins fondamentaux, c’est-à-dire non négociables, et les secondaires. » Prêt à se lancer, le groupe est parti à la recherche d’un lieu correspondant à ses critères. Deux ans et vingt fermes visitées plus tard, « les premiers doutes sont apparus comme souvent dans les projets collectifs, au bout de trois ans. Il y a aussi les vies personnelles qui évoluent : on fait des enfants, on se sépare, ça chamboule le projet. On ne part pas fâché, mais on part. » Ceux qui ont quitté l’aventure ont-ils abandonné  ? « Beaucoup changent simplement de groupe, pour rejoindre un projet qui leur correspond davantage », explique Florence Rousselot.


« On ne peut pas être auto-suffisant en tout, tout seul »


La ferme d’Allaire offre un potentiel de six logements. Trois seulement ayant trouvé leurs occupants pour l’instant, l’équipe a prévu un processus d’inclusion pour accueillir ses futurs cohabitants sans se tromper. « On l’a pensé en fonction de nos valeurs et de la gestion de la vie collective, rapporte Bastien. Même s’il faut laisser sa chance à tous, on voit régulièrement des gens qui sont à fond mais ne maîtrisent pas les outils nécessaires au collectif, ils coupent la parole sans cesse, etc. Pour nous rejoindre, c’est un apprentissage qu’il faut avoir au moins entamé. » De leur côté, les Poitevins Camille, 30 ans, et Manu, 27 ans, en couple, cherchent encore leur bonheur dans le monde des écohameaux. Leur meilleur argument: respectivement onze et neuf ans de colocation urbaine derrière eux. Le duo a donc lancé sa bouteille à la mer sur le groupe Facebook ÉcoHabitat de l’Ouest en août 2019. « Finalement, il y a pas mal de collectifs à rejoindre. Il faut bien vérifier l’accord sur le projet, explique Camille, ingénieure agroenvironnemental. Comme on connaît déjà la vie collective, on ne veut pas passer trop de temps à la mise en place, on voudrait que ce soit rapidement concret, puis ajuster au quotidien. Ma philosophie c’est : si je me marre un an, c’est déjà ça ! Se mettre la pression est paralysant. Selon moi, de nombreux projets échouent parce que l’ambition est trop forte: faire du lieu de vie un modèle à la fois social, écologique, politique… »

Ecohameau Allaire
La tiny house, un des six logement du écohameau de la ferme d’Allaire. Marie Bertin/Les Autres Possibles.

Cultiver ses tomates

Si Camille et Manu ont décidé de mettre les voiles, « c’est parce qu’on ne s’est jamais vu vivre autrement qu’en collectif. C’est la première raison. » Rien à voir, donc, avec la crainte d’un “effondrement”? « Ça ne me parle pas vraiment. Par contre on est écolo et on recherche aussi plus de cohérence de ce point de vue-là. » À Allaire non plus, on n’en fait pas une raison d’être, « mais on y pense », admet Bastien. « Sans être à fond là-dedans, je suis assez convaincue que des difficultés vont s’accumuler, explique Anne. Pour moi, ce projet, c’est aussi une façon de se préserver, c’est vrai.» Seul l’écohameau du Ruisseau se risque sur son site internet à prédire que : «Bientôt l’argent sera peu de chose, les réseaux solidaires polyvalents seront de loin plus efficaces… » Ce qui serait , finalement, une bonne chose selon Patrick Barronet: « L’effondrement, sans utiliser ce mot, j’y pense depuis 40 ans ! Je trouve fou cette arrivée soudaine du sujet, explique-t-il. Par définition, l’ère de l’extraction des énergies non renouvelables ne peut être qu’une parenthèse dans l’Histoire. Mais je ne vis pas la peur au ventre puisque je vis la solution au quotidien, et oui, elle passe par le fait de recréer du lien. » Le pionnier de l’autonomie tient tout de même à préciser: « Ce que l’on est d’abord venus chercher à Moisdon-la-Rivière et qu’on y a trouvé, c’est le bonheur. Vous devriez commencer votre article par là. »

 

 

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