Julien Noël est chercheur en géographie de l’alimentation, associé au laboratoire de recherche en géographie sociale ESO Nantes. Il travaille depuis plus de 15 ans sur les questions d’alimentation, et notamment sur la précarité alimentaire. À Nantes et dans le Pays de Retz, il suit de près la création de deux Caisses communes de l’alimentation.
Qu’est-ce qu’une caisse commune de l’alimentation ?
Les Caisses communes de l’alimentation (CCA) sont des expérimentations qui peuvent se résumer ainsi : sur un territoire donné, des foyers volontaires contribuent à un pot commun, pour un montant qui peut varier selon les ressources, et reçoivent en contrepartie une somme à dépenser pour des produits alimentaires dans des commerces conventionnés. Tout le monde touche la même somme, mais pour recevoir 100 euros, certains cotisent 80 euros et d’autres 120. Un principe proche de celui de la sécurité sociale de la santé, qui repose lui sur des cotisations sociales.
Ce sont des mécanismes gérés démocratiquement par des “comités habitants”, constitués souvent des premiers foyers participants à la CCA. Avant d’en arriver à une caisse fonctionnelle, il y a une phase de sensibilisation et de formation de ce comité sur les enjeux de l’alimentation, puis une phase de constitution de la caisse : valeurs, charte de conventionnement des commerces, grille de cotisations, démarchage des lieux de vente… Cela peut prendre plusieurs années !
La CCA s’inspire des trois grands principes de la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA), défendue par des acteurs engagés dont le Réseau CIVAM, l’association Réseau Salariat, le réseau VRAC ou la Confédération paysanne : l’universalité, le conventionnement et la cotisation. Les porteurs de la SSA ont pour objectif d’en faire une 5e branche de la Sécurité sociale et d’ouvrir un nouveau droit, le droit à une alimentation durable.
De nombreuses caisses communes voient le jour ces derniers mois, est-on face à une lame de fond ?
En effet, il y a une dynamique très forte sur le sujet : les premières CCA se sont lancées en 2021 à Montpellier et Cadenet (Vaucluse), suivies de Dieulefit (Drôme) et Bordeaux. On a observé un gros développement en 2023-2024. A la rentrée 2025, il y a environ 80 projets d’expérimentation en cours, dont une dizaine de caisses actives et une vingtaine qui vont aboutir en 2025-2026. Sans compter les nombreux événements ou groupes de réflexion sur le sujet qui ne sont pas recensés. Pour autant, je ne dirais pas qu’il y a une lame de fond car ce sont des projets expérimentaux, qui ne concernent pour l’instant qu’une toute petite partie de la population et qui sont contenus à une échelle locale, voire ultra-locale : dans le cas de Nantes, par exemple, il s’agit d’un quartier seulement, celui de Chantenay-Bellevue-Sainte-Anne, avec une centaine de foyers concernés. Même à Montpellier, qui est la plus grosse à ce jour, il s’agit pour l’heure de 600 foyers, avec un objectif de 3000 d’ici quelques années.
Ceci étant, je relèverais plusieurs choses sur cette dynamique : d’abord, le sujet intéresse aujourd’hui largement les citoyens, le monde associatif, les acteurs des solidarités, une partie du monde agricole, la sphère politique, les financeurs… Or, il y a quelques années encore, personne n’en avait entendu parler ! Ensuite, il faut remarquer la vitesse à laquelle les choses ont bougé puisque de nombreux projets ont vu le jour en quatre ans à peine. Enfin, ce sont des projets qui prennent racine partout en France, sur tout type de territoire, en milieu rural comme urbain, ce qui fait que chaque projet a ses particularités, mais qui rend l’observation d’autant plus riche. Nous ne savons pas encore dans quelle mesure toutes ces expérimentations vont arriver à faire émerger des savoirs communs.
J’ajouterais que, si je sujet a le vent en poupe, le contexte des mois à venir n’est pas forcément favorable, avec les élections municipales qui approchent et de nombreuses caisses comme celles de Nantes qui ont des financements pour une année seulement…

À quels enjeux de société répondent ces caisses communes ?
Bien sûr, l’entrée par la précarité alimentaire est évidente. De nombreux participants viennent parce qu’ils n’arrivent pas à s’alimenter correctement avec leur budget. D’ailleurs, les acteurs de l’aide alimentaire, comme la Banque alimentaire, s’intéressent de près à ces expérimentations car ils ont conscience que le système est à bout de souffle.
Mais il y a d’autres enjeux sociaux et politiques profonds qui se jouent ici. Ces projets permettent une montée en compétences des citoyens sur le système alimentaire actuel – qui leur a complètement échappé au profit d’acteurs de l’agro-industrie – pour leur donner l’occasion de reprendre la main dessus. La CCA leur permet de conventionner des lieux de vente ou des produits selon les critères qu’ils auront définis, par exemple le respect de l’environnement, le circuit-court, la labellisation, la rémunération juste des producteurs, le respect de la saisonnalité, etc. Au sens plus large, la SSA et les CCA entendent aussi lutter contre la précarité agricole en transformant en profondeur les modes de production : en mettant entre les mains des citoyens les critères de conventionnement, la SSA postule que le système alimentaire sera plus favorable à une production respectueuse de l’environnement, de la santé. Et ainsi, mieux rémunérer les agriculteurs et producteurs.
Dans ces projets, les habitants approfondissent également la question d’une solidarité à plusieurs facettes, envers les plus précaires bien sûr, mais aussi envers les commerces locaux, le monde agricole, et même vis-à-vis de personnes qui ne sont pas en situation de précarité. C’est une vision systémique de l’alimentation.
Pourquoi la place des citoyen·nes est-elle très importante dans ces projets ?
Le comité habitant est au cœur des caisses communes alimentaires, il établit les fondements de la caisse et il gère la suite : l’ouverture à de nouveaux arrivants, l’évolution des grilles de cotisation et de conventionnement… C’est important que ça reste collectif et surtout public. C’est d’ailleurs un sujet qui agite de nombreuses CCA : aux prémisses de la Sécu que l’on connaît aujourd’hui, il existait des caisses communes pour la gestion de la santé avec un fonctionnement similaire à celui des CCA. Avec l’arrivée des mutuelles, quelque part, on a privatisé une partie de cette gestion, et ce précédent historique crée des discussions au sein des caisses communes de l’alimentation. Mais je ne suis pas certain que cette culture historique soit partagée par toutes les caisses : Cadenet (Vaucluse), Montpellier, l’Alsace, et même Bordeaux sont très engagées sur ce sujet, ces caisses sont parties de cette réflexion et ont pris le temps de s’en emparer. Mais avec la multiplication des projets, on perd un peu le côté philosophique du dispositif, pour se concentrer sur la partie pratique.
Reste que, dans tous les projets, le comité habitant est face à un vrai exercice démocratique puisqu’il doit décider de critères pour soutenir une alimentation durable et de qualité. Que veut dire durable ? C’est quoi la qualité ? Tout le monde n’a pas les mêmes réponses, pourtant il faut se mettre d’accord. Le sujet de l’alimentation implique un rapport à l’intime qu’il faut à la fois entendre et mettre de côté dans ce processus : peut-être que les personnes végétariennes devront accepter que la caisse conventionne des produits carnés, les mangeurs 100 % bio devront peut-être accepter que la caisse fasse d’autres choix… Finalement, se demander comment plein d’attentes individuelles arrivent à se fondre dans une attente collective, c’est se demander comment on fait société. Les citoyens retrouvent une place en exerçant une forme de travail politique, au sens “vie de la cité”, ce qui vient aussi répondre au manque de place des citoyens dans la vie publique.

Fête de lancement de le Caisse commune de l’alimentation à Nantes – août 2025
On n’est donc pas prêts de voir ce nouveau droit advenir pour toutes et tous. Comment changer d’échelle selon vous ?
Non, il reste encore beaucoup de travail pour en arriver là ! Il est important de laisser le temps à l’expérimentation, pour tester toutes les configurations, comprendre les limites et observer les effets concrets… Le sujet fait son chemin : certes, le projet de loi déposé en 2024 n’a pas été étudié, il était peut-être un peu tôt pour que ce travail de plaidoyer soit entendu, mais il a retenu l’attention de médias nationaux. C’est une pièce dans la machine.
Pour changer d’échelle, à mon sens, il faut d’abord que les projets se multiplient, qu’on puisse observer tout ce dont je parlais précédemment. Bien sûr, une coordination politique devra se faire, notamment sur la mutualisation de financements, de soutiens. Une traduction politique sera nécessaire, car le politique est garant du collectif. Le changement d’échelle ne se fera pas sans eux.
Il faudra également une coordination des acteurs sur le territoire (acteurs de l’alimentation et de la solidarité, réseau de distributeurs…), de la sensibilisation pour embarquer toujours plus largement, notamment le monde économique qui n’est pas encore très sensible au sujet.
Quelles limites avez-vous pu observer, à ce stade des expérimentations ?
Je parlerais plutôt de points de vigilance que de limites : par exemple, ces projets intéressent en premier lieu des personnes déjà un peu concernées, un peu renseignées. Il faut se poser la question de comment on embarque des personnes très éloignées de ces enjeux, quelles que soient leurs ressources.
Au niveau des porteurs de projets, des animateurs, ce sont des gens diplômés, dotés de capitaux culturel et économique qui, de fait, ont des biais et vont teinter les projets avec leur système de valeur. C’est aussi valable pour les collectifs, qui portent en eux des valeurs intrinsèques plus ou moins conscientisées, qui vont aussi teinter les projets.
Enfin, un des principaux points de vigilance à mon sens, c’est le conventionnement par produits. Lorsqu’une CCA conventionne un commerce, les membres peuvent y acheter ce qu’ils veulent, selon leurs besoins, leurs envies, leur état de santé, etc. Selon moi, à partir du moment où une CCA décide de ne pas conventionner tel ou tel produit parce qu’il est jugé trop gras, trop sucré ou que sais-je, on réintroduit de l’ingérence, de la norme sur le bien manger dont on est déjà abreuvés par ailleurs. Il faut veiller à maintenir une capacité d’action et de choix des citoyens.
À Nantes et dans le Pays de Retz, deux nouvelles CCA en expérimentation
Portée par l’asso VRAC nantes, la CCA s’est implantée sur le quartier Chantenay-Bellevue-Sainte-Anne. Après huit mois de travaux, la caisse a été lancée le 26 août 2025 : la quinzaine de foyers du comité habitant va tester le dispositif pendant trois mois, avant d’ouvrir ses portes à 80 autres foyers du quartier. Chaque foyer recevra 100 € + 50 € par personne supplémentaire.
Dans le Pays de Retz, les discussions du comité habitant sont en cours et devraient se concrétiser avec le lancement de la CCA au printemps 2026. Le projet concerne un bassin de vie de quatre communes : Cheix, Vue, Rouans et Le Pellerin.
Ressources sur le sujet de la Sécurité sociale de l’alimentation
→ Le site du collectif pour la Sécurité sociale de l’alimentation
→ Dossier “Vers une sécurité sociale alimentaire ?”, revue Silence n°538 (décembre 2024)
→ Dossier “ Sécurité sociale de l’alimentation, une carte vitale pour mieux manger”, revue Dard/Dard n°19 (avril 2025)
→ De la démocratie dans nos assiettes, de Sarah Cohen et Tanguy Martin (ed. Charles Léopold Mayer, 120 p., 2024)
→ Les recherches produites pour la CCA de Montpellier