octobre 2020

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Santé sexuelle et prévention à Nantes : les assos face au manque de subvention

LAP #10 sexualité
Militantes du planning familial 44 le 12 septembre 2017
Stéphane Mahé

Pouvoir parler librement d’abord, éduquer ensuite. C’est l’objectif que se sont données les associations oeuvrant pour la santé sexuelle en Loire-Atlantique. Encore faut-il en avoir les moyens financiers.

Par Marie Bertin
Photo : Les militantes du Planning Familial 44 en lutte contre la précarisation des associations, le 12 septembre 2017. © Stéphane Mahé
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« Et vous mettez systématiquement un préservatif, même pour les fellations? » Pauline Olivier, chargée de prévention au sein de l’asso SIS-Animation*, n’y va pas par quatre chemins lorsqu’elle aborde un homme dans le parc du Crapa, sur l’Île de Nantes. Localement, l’associat ion est la seule, avec AIDES, à faire de la prévention sur les « LRE », Lieux de Rencontres Extérieurs. En ce mercredi ensoleillé, il y a du monde au Crapa. « Ah non, pas pour la fellation », lui répond un homme d’une trentaine d’années, qui considère pourtant qu’il ne prend aucun risque. Pauline lui rappelle alors l’existence du traitement d’urgence disponible dans les 48 heures après un risque de contamination par le VIH. Avant de le quitter, elle laisse au jeune homme une carte du CEGIDD, le Centre Gratuit d’Information de Dépistage et de Diagnostic des infections sexuellement transmissibles. À la fin de sa sortie, elle retranscrit rigoureusement ses différents entretiens anonymes sur papier. « Normalement on fait 57 sorties comme celle-là par an, pour recueillir environ 200 entretiens sur quatre lieux de drague nantais. Mais avec la baisse de nos moyens, on a du mal à tenir le rythme. »

Changement de bord à la Région

Il y a encore un an, SIS-Animation avait deux antennes dans l’Ouest : une à Nantes, et une à Angers. Cette dernière a fermé suite à une baisse importante de ses subventions. L’aide de la Ville de Nantes est passée de 20 000€ à 12 000€ entre 2015 et 2017. La région Pays-de-la-Loire a également été sévère: passant sa subvention de 76000 € en 2016 à 47000€ en 2017. La conseillère régionale Catherine Deroche (les Républicains), vice-présidente de la commission Culture, sport, vie associative, bénévolat et solidarités, et déléguée à la Santé, s’explique : « On a réorienté les budgets vers nos publics prioritaires, les jeunes en premier lieu: scolaires, apprentis, etc. » Justement, SIS-Animation intervient certes sur les lieux de drague extérieurs, auprès des gérants des clubs libertins, auprès d’infirmières ou médecins, mais aussi, et principalement, dans les collèges et les lycées. « Le Conseil régional nous finance essentiellement pour nos interventions en milieu scolaire, poursuit Pauline Olivier. Nous en avions fait 171 en 2016, nous n’en ferons que 108 en 2017. » Et ces baisses pénalisent d’abord le milieu rural: « L’antenne d’Angers nous permettait d’intervenir plus facilement sur la Mayenne et la Sarthe, les coûts de déplacement depuis Nantes nous limitent désormais. » Le Conseil régional, passé à droite en 2016, a donc changé de publics prioritaires, mais aussi de champ d’action. « Nous maintenons notre attention sur la santé sexuelle mais nous souhaitons élargir notre mission à la santé des jeunes en général, poursuit Catherine Deroche. Il ne faut pas négliger l’alimentation, le sommeil, l’estime de soi, et nous avons fait de la lutte contre les addictions une de nos priorités. Car tout est lié. Or dans un contexte de baisse générale des dotations, cela implique forcément des baisses de subventions pour certains. 47 000€ pour SIS, cela reste encore une aide conséquente. »

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Des associations accusées

SIS-Animation n’est pas la seule asso, oeuvrant dans le domaine de la santé sexuelle, à être en difficulté à la suite d’une baisse de ses moyens. En 2016, le Centre LGBT de Nantes, s’est vu refuser par la Région les 5000€ lui permettant habituellement d’organiser le festival Cinépride. Au motif d’avoir contribué à « valoriser des pratiques illégales » en organisant une réunion d’information sur la PMA et la GPA** (Procréation médicalement assistée et Gestation pour autrui) avec l’APGL, l’Asso des Parents Gays et Lesbiens. Un argument irrecevable pour Loubna Abouchoukr et Ségolène Domet qui gèrent le Centre. « Le Cinépride et cette réunion sont deux choses différentes. Le festival est l’occasion pour le public LGBT de s’identifier à des personnages, des héros qui lui ressemblent. Car la culture est aussi un moyen de lutter contre l’isolement et les discriminations. » Quoi qu’il en soit, le centre LGBT a l’habitude de faire avec peu. Celui de Nantes est le seul de la région à avoir une salariée. « J’estime qu’un centre comme le nôtre, dans une ville de cette taille, devrait tourner avec au moins quatre salariés, un pour chaque commission. Un seul poste, c’est juste assez pour tenir la permanence quotidienne : on accueille les jeunes qui s’interrogent sur leur orientation sexuelle, ceux qui cherchent un médecin compréhensif, ou encore les personnes trans qui entament un parcours de changement d’identité sexuelle. Certains disent : « On a eu le mariage gay, donc c’est bon. » Mais pas du tout ! Il y a une parole qui s’est libérée, mais dans le même temps, une autre parole, violente, s’est déchaînée. »

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Tour de pass’ pass’

Le Planning Familial, quant à lui, s’inquiète de la refonte en cours du Pass’ Prévention Contraception, distribué aux élèves des lycées et financé par la Région à hauteur de 40 000€. Jusqu’à présent, il s’agissait de chéquiers contenant des bons pour accéder gratuitement et anonymement à la contraception, à des consultations médicales ou à des tests de dépistage. « Ils vont dématérialiser le Pass’, il ne sera plus que numérique, et ils vont l’intégrer dans un Pass’ santé plus large, rapporte Justine Genois, co-présidente du Planning Familial de Loire-Atlantique. Mais on n’en sait pas plus pour l’instant. On craint une perte de visibilité. Le Pass’ Contraception était un outil efficace et bien identifié par les profs, les infirmières et les élèves, comme un moyen de prévention en santé sexuelle, qu’en sera-t-il après ? » En Île-de-France, le Pass’ Contraception a été tout simplement abandonné en 2016 après l’arrivée de Valérie Pécresse (les Républicains) à la tête du Conseil régional. L’action de l’ensemble de ces associations est fondée sur une certaine idée de la santé sexuelle, qui prend en compte tous les comportements et tous les publics, et qui est, dès lors, forcément politique. La dépendance de ces structures aux subventions publiques, votées par les élus, les met donc en danger. « Nous en sommes conscientes, concède Justine Genois du Planning. On s’interroge en ce moment même sur la possibilité de faire appel à des mécènes privés. Mais vers qui, vers quelles entreprises se tourner ? Il faut des gens en accord avec nos valeurs, car il y a aussi, de ce côté, un vrai risque d’ingérence… »

*L’asso Sis-Animation a depuis fermé ses portes, fin 2019.
**L’ouverture de la PMA à toutes les femmes a été votée par l’Assemblée nationale le 29 juillet 2020 dans le cadre du projet de loi de bioéthique. La GPA reste interdite par la loi française.

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