octobre 2020

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Retz’L, SoNantes, Rozo… Comprendre enfin les monnaies locales

Retz’L Stéphane Mahé

On en entend parler parfois sans les utiliser… Effet de mode ou véritable impact sur l’économie et les consciences ? Petit tour au pays du Retz’L et de la SoNantes, tiré de nos archives, pour réfléchir au monde de demain alors qu’une partie de l’économie est à l’arrêt.

Par Nolwenn Perriat
Photos : Stéphane Mahé/Les Autres Possibles
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Au marché de Bouguenais, ce vendredi matin, Marianick choisit ses légumes sur l’étal de Florian, maraîcher au Champ des Papilles. Au moment de payer, elle sort un drôle de billet vert de 10 Retz’L (se prononce « réel »). Dans son portefeuille : des rouges, des bleus et des jaunes, de 1, 2, 5 et 20 Retz’L équivalant à la même somme en euros. La monnaie locale du Pays de Retz est née en 2012 d’un groupe de citoyens des communes de Bouguenais, Rezé et Saint-Jean-de-Boiseau. L’idée ? Favoriser l’économie réelle : acheter son pain, payer le cours de judo… Et non le jeu spéculatif des banques. En utilisant une monnaie locale, l’argent du consommateur sert directement à faire vivre le commerçant du coin. Comment ? Grâce à quelques mécanismes simples. Pour éviter la tentation d’épargner, « l’argent qui dort », et donc favoriser la consommation, les Retz’L sont périssables (un an). Chaque mois, Marianick regarde donc où elle peut s’en servir.

Un label de qualité

« Cette monnaie m’incite à aller là où je peux la dépenser, donc je connais davantage de producteurs, commerçants et praticiens locaux. Elle permet de fidéliser. J’ai aussi l’assurance d’avoir des produits et services de qualité. » Car le Retz’L fait également office de « label ». « Les commerçants adhérents signent une charte, explique Jean-Claude Chauvigné, salarié de l’association porteuse de cette monnaie complémentaire. Elle favorise les circuits courts et des produits finement sélectionnés, respectueux de l’environnement ». Enfin, le Retz’L double la masse monétaire sans nuire. « Quand on change 50 € en 50 Retz’L, les 50 € sont placés sur un compte à la Nef qui finance des projets de l’économie sociale et solidaire ».


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Un fric qui est chic

Utiliser une monnaie locale complémentaire citoyenne (MLCC) peut donc redonner du sens à l’argent en contrôlant son usage, favorisant ainsi l’emploi et la production sur son territoire. « Les MLCC ne remplaceront jamais l’euro, mais ce n’est pas leur objectif », explique Ariane Tichit, maîtresse de conférence à l’Université Clermont-Auvergne. Il s’agit bien de coexister. « Historiquement, il y a toujours eu différentes monnaies. Car quand une seule et même monnaie sert à épargner et à consommer, cela entraîne des conflits d’utilisation. Les banques placent notre épargne sur des marchés financiers donc elles peuvent la perdre ».

Reste cette limite au système : les monnaies locales ne fonctionnent pas encore en circuit fermé (certaines comme la SoNantes ont essayé mais en sont revenues) et demeurent donc dépendantes de l’euro. Le Retz’L reste par exemple ré-échangeable en euros pour les commerçants. À terme, pour vraiment éviter le circuit de la spéculation, il faudrait que les MLCC ne soient plus indexées sur la monnaie unique. « De plus, si nous avions plusieurs monnaies non lucratives dans différents domaines comme l’éducation, la culture… En cas de crise financière, ces domaines ne seraient pas touchés. »

La SoNantes trébuchante

Il existe aujourd’hui une cinquantaine de monnaies locales complémentaires en France. Celles montées par des collectifs de citoyens comme le Retz’L se sont regroupées dans le réseau des MLCC. D’autres comme la SoNantes sont portées par des institutions publiques. « Or les monnaies locales venues des collectivités ont du mal à prendre », analyse Ariane Tichit. D’autant plus que dans la charte de la SoNantes, les mots « éthique » et « développement durable », notions importantes pour le réseau MLCC, sont absents. Après presque trois ans, la monnaie nantaise réunit à peine 200 professionnels alors qu’elle en espérait 3 000 à la cinquième année…


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« Paradoxalement, les monnaies citoyennes seront bloquées dans leur développement si les collectivités territoriales ne s’y associent pas », ajoute la chercheuse. Le Retz’L profite de cette dynamique à Bouguenais avec une mairie qui subventionne l’association éditrice de la monnaie et accepte le paiement en Retz’L à la piscine, au Piano’cktail, à la Roche-Ballue ou pour les droits de place au marché… « La monnaie locale permet de recréer des richesses ici et peut relocaliser des productions disparues (artisanat, industries…), précise Joël Gouin, adjoint au développement durable à la mairie de Bouguenais. Cela va dans le sens des intérêts d’une municipalité. La limite du système c’est que légalement, nos services ne peuvent pas réutiliser ces Retz’L, nous devons les ré-échanger contre des euros… »

Planter des choux avec des Retz’L ? C’est possible, avec quelques limites !

Des utilisations différentes

Fin 2016, le Retz’L et le Rozo, la monnaie locale de Saint-Nazaire, ont décidé de s’unir pour faciliter les échanges : une première nationale. « Le Retz’L circule jusqu’à la Côte donc sur un même territoire, il y a des utilisateurs des deux monnaies, explique Jean-Claude Chauvigné du Retz’L. Chez un commerçant qui accepte les Rozo, on peut désormais payer en Rezt’L et inversement. » Les 700 adhérents des deux monnaies réunies peuvent désormais dépenser leurs billets chez 300 professionnels environ.

Malgré une forte progression depuis quelques années, les MLCC restent confidentielles et ont de nombreux défis à relever pour évoluer : la pédagogie auprès du grand public, la dématérialisation, l’autonomie financière sans subvention, la gestion par des salariés… « Les économistes ne s’intéressent pas aux MLCC car, pour l’instant, elles ont peu d’impact financier. Elles ont pourtant une vraie puissance en terme de changement de mentalité », remarque Ariane Tichit. Selon elle, ces nouveaux circuits génèrent une prise de conscience sur l’utilité de la monnaie et une « réappropriation d’un outil jusqu’à présent non démocratique ». ♦

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En complément

→ Après plusieurs années passées côte à côte, le Retz’L et la SoNantes fusionnent en 2020 pour devenir « Moneko ».
→ Ariane Tichit est l’autrice de l’article Au bord du précipice, opterons-nous pour les monnaies complémentaires locales ?, Études et documents, CERDI, 2016.

 

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