octobre 2020

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Rencontre avec la Ğ1, la monnaie anti-spéculation qui veut nous enrichir

La Ğ1, prononcer “June”, est une monnaie qui circule depuis 2017 grâce à la détermination bénévole d’une bande de développeurs informatiques. Elle se veut libre, juste, anti-spéculative, coopérative et humaine. Ça nous a titillé alors on a participé à un de leurs visio-apéros de rencontre.

Par Marie Bertin
Publié le 22 avril 2020
Illustrations : LadyBoy pour le numéro #11
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Ils ne sont pour l’instant qu’une centaine en Loire-Atlantique, mais déjà 3000 en tout à se servir de cette nouvelle monnaie, principalement en Occitanie, à Paris, mais aussi en Ille-et-Vilaine et en Mayenne. Là-bas, les échanges vont bon train. On achète et on vend de tout en Ğ1 [prononcer « june »] : des objets, des denrées alimentaires, des vêtements, des services, etc. “Pour ma part, ce que j’ai acheté de plus gros pour l’instant, c’est une voiture : une 306. Je suis même parti en vacances en payant en Ğ1”, rapporte un ardéchois invité d’une des dernières rencontres nantaises de présentation de cette toute jeune monnaie. Pour faciliter les échanges, la petite nouvelle a même son propre « Bon Coin » : le gchange.

Un sous neuf

Si rien ne l’empêche de passer librement les frontières, c’est en France pour l’instant que la Ğ1 circule le plus. C’est ici qu’elle a été imaginée et conçue, sur la base du modèle élaboré par un français amateur de mathématiques et d’échecs, Stéphane Laborde, dans son livre Théorie Relative de la Monnaie*, publié en 2010. “Il est parti d’un problème : les inégalités que génère la création monétaire », explique Maaltir**. Cet habitant d’Héric, en Loire-Atlantique, participe souvent aux rencontres de Nantes mais aussi de Saint-Nazaire, Ancenis et Rennes, où la Ğ1 fait désormais l’objet de rendez-vous réguliers. « Beaucoup de gens ne savent pas comment se crée l’argent et à quel point cette question est centrale dans le maintien des inégalités. On a l’image de la planche à billets qui tourne à la banque centrale, mais en réalité toutes les banques fabriquent la monnaie en la mettant en circulation, majoritairement à l’occasion des emprunts. Quand on achète une voiture et qu’on demande un prêt, s’il est accepté, pouf, la banque vient de créer de la monnaie ! C’est ce qu’on appelle la “monnaie dette”. Or la banque exige des garanties : plus on est riche, plus il est facile d’emprunter. Donc plus on est riche, plus on a la liberté de créer la monnaie dont on a besoin. Moins on l’est, plus la compétition est rude pour “attraper” une part de cette monnaie.” 


« La Ğ1 n’est indexée sur aucune autre monnaie. »


Dans son ouvrage écrit après la crise financière de 2008, Stéphane Laborde tente de répondre à cette question : comment rendre tout individu, quel que soit l’endroit ou l’époque où il naît, égal à tous les autres devant la création monétaire ? “Sa réponse est une formule mathématique qui permet de créer une unité de mesure stable dans le temps et dans l’espace, poursuit Bertrand Presles, développeur informatique et co-animateur des rencontres nantaises. Pour passer de la théorie à la pratique, des ingénieurs bénévoles – dont Bertrand Presles – se sont donc retroussé les neurones et les manches pour créer les logiciels permettant le lancement de la première monnaie qui suivrait les règles de cette formule : la Ğ1 était née. Le 8 mars 2017, exactement.

Indépendante des banques

Heureusement, il n’est pas indispensable de ressortir ses cours de maths pour découvrir la Ğ1. Voici comment elle fonctionne, en pratique : une fois son compte utilisateur créé sur l’application Césium, chaque membre génère automatiquement de la Ğ1 : le même montant pour tout le monde, tous les jours. “Autrement dit, avec la Ğ1, on se passe des banques, chacun est créateur d’une part de la monnaie, en ligne”. Les détenteurs d’un compte sont ensuite libres de se servir de cette somme comme ils le souhaitent pour acheter sur les plateformes d’échanges ou auprès de tout vendeur les acceptant dans le commerce. “C’est donc différent d’une monnaie locale que l’on obtient en échangeant des euros. La Ğ1 n’est indexée sur aucune autre monnaie”, note le développeur.


Lire aussi : Retz’L, SoNantes, Rozo… Comprendre enfin les monnaies locales


Créer une toile de confiance

L’un des piliers sur lequel se repose ce système monétaire, c’est sa “toile de confiance”. Tout le monde peut ouvrir un “portefeuille simple” sur Césium pour dégoter ses premiers Ğ1 en vendant quelque chose – un bien, un service, peu importe -, et commencer à échanger. Mais pour pouvoir générer de la monnaie, il faut devenir membre en se faisant certifier par cinq autres personnes, elles-même déjà membres. “Le but, reprend Bertrand Presles, est simplement de vérifier que derrière chaque compte se trouve une vraie personne et, par ailleurs, que chacune a compris les enjeux, puisque chaque membre certifié devient lui-même certificateur, de fait.” Ce système d’interconnaissance permettrait d’éviter les “faux-monnayeurs” : la création de plusieurs comptes par une même personne, une forme de spéculation.

La conséquence, c’est qu’avant de pouvoir créer ce compte membre, il faut prendre le temps de rencontrer d’autres utilisateurs. C’est l’objectif des rencontres Ğ1 hebdomadaires. Celles de Nantes avaient lieu tous les mardis au bar Le Baroudeur avant le confinement. Elles se passent désormais en ligne, via le forum de la monnaie libre de Nantes sur meetup, mais reprendront en ville dès que possible. “Ce système de certification est vraiment ouvert à tous, il implique simplement de tisser des liens, de sortir de chez soi, d’être humain finalement. Et puis, plus on sera nombreux, plus on pourra rencontrer des gens que l’on connaît déjà, et plus les certifications iront vite, ajoute Maaltir. Je conseille de venir voir, et les choses se feront naturellement.” Ces rendez-vous font aussi parfois office de marché : l’occasion de commencer à échanger des biens en Ğ1. “Personnellement, pour l’instant, j’ai acheté des bandes dessinés, du savon, des kiwis… énumère l’Héricois. C’est le tout début ici, échanger des petites choses permet surtout de tester les outils.”

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Pour une monnaie « juste »

Le montant en Ğ1 crédité quotidiennement sur les comptes des utilisateurs est appelé “dividende universel” (DU). “Il faut imaginer ça un peu comme un RSA, ou un SMIC”, reprend Maaltir. La comparaison s’arrête là. Afin de lisser les inégalités entre ses membres, tout est dans la façon dont sa valeur évolue dans le temps : “Si on laissait faire un cumul simple, au bout d’un moment, les premiers arrivés seraient beaucoup plus riches que les derniers, détaille Bertrand Presles. Pour éviter ça, la valeur du dividende universel est réévaluée à la hausse tous les six mois, en fonction de la masse globale de la monnaie, du nombre d’utilisateurs, et d’un invariant basé sur l’espérance de vie humaine.”

Un petit calcul avec des pommes pour mieux saisir ? Jour 1 : je crée un compte, le DU vaut 50 pommes (ou 50 Ğ1). Quatre jours plus tard, j’ai donc 200 pommes. Jour 5 : la valeur du DU change, il vaut désormais 60 pommes. Celui qui créera un compte le cinquième jour, aura donc 60 pommes sur son compte, et moi 260. À ce stade, je serai donc environ quatre fois plus riche que lui. Mais trois jours plus tard, il en sera à 240, et moi à 440. Je ne serai plus qu’1,8 fois plus riche que lui. Et ainsi de suite. On ne va pas se mentir, c’est un petit peu plus compliqué que ça… “L’idée à retenir, c’est qu’on va tous recevoir la même part relative de la monnaie, dans notre vie, résume Maaltir. C’est ce qui gomme l’inégalité dans le temps. Les petits-enfants ne seront donc pas défavorisés par rapport à leurs grands-parents, en tous cas pas à cause de la masse monétaire, comme ça peut être le cas actuellement.”

Spéculation non non

Une autre conséquence du calcul de ce dividende universel : plus le temps passe, plus il y a de Ğ1 en circulation. Ce qui rendrait cette monnaie très peu rentable sur le marché spéculatif… Et qui, selon ses défenseurs, la distingue radicalement du Bitcoin, une autre crypto-monnaie, qui s’échange aujourd’hui contre plusieurs milliers d’euros.

Sur le site officiel de la Ğ1, l’explication avancée est la suivante : “Si le Bitcoin a pris de la valeur avec le temps – c’est-à-dire qu’un Bitcoin s’est échangé contre de plus en plus d’unités d’autres monnaies – c’est qu’il est par nature déflationniste : le nombre de Bitcoins qui peut exister est fini […]. Ses créateurs ont reproduit le modèle de rareté de l’or : plus le temps passe, plus il devient difficile d’en créer”. C’est donc l’inverse pour la Ğ1. Sans compter que cette dernière “n’est pas cotée sur le marché des devises”, ajoute Bertrand Presles.

Une monnaie libre et écolo ?

Le concept de “monnaie libre” imaginé par Stéphane Laborde désigne d’abord le fait que la création de la monnaie est partagée par tous, en dehors du système bancaire. Mais la Ğ1 est aussi “libre” dans son fonctionnement numérique : chacun peut s’emparer de son code, open source, pour l’améliorer, le modifier. “Donc on verra peut-être naître des Ğ2, Ğ3, etc. À mesure que certains auront envie de la faire évoluer”, explique le développeur.

En outre, la Ğ1 est une crypto-monnaie : elle repose sur une blockchain, un réseau d’ordinateurs décentralisés qui accueillent les comptes des utilisateurs et offrent leur puissance de calcul au maintien du système. Autrement dit : il n’y a pas un seul propriétaire avec une calculette géante qui surveille les transactions, mais plein de petits. “Et dans le cas de la blockchain de la Ğ1, on sait qui est derrière chaque ordinateur, ça fait partie de la toile de confiance”. De quoi assurer un peu plus de sécurité à ce système déjà très performant par nature : “Une blockchain est un système sécurisé et démocratique : pour qu’une modification du code soit approuvée, elle doit être validée par la majorité des autres machines du réseau. Pour pirater une blockchain, il faut donc pirater plus de la moitié des ordinateurs à la fois. Quasi impossible.” 


« Quand on me demande ce que je veux faire avec ce truc, je réponds : changer le monde ! »


C’est sûr, une blockchain nécessite de l’énergie pour fonctionner : cela reste des machines branchées sur le réseau électrique. Pour éviter le bilan écologique du Bitcoin pointé par différentes études scientifiques, la Ğ1 s’est faite moins gourmande : “Alors que le fonctionnement du Bitcoin favorise de fait les machines les plus puissantes, la blockchain de la Ğ1 a intégré un système de “handicap” automatique : un ordinateur qui vient de valider un bloc de données sera mis en sommeil quelque temps suite à un calcul. Ainsi la puissance n’est pas encouragée, c’est le contraire, et cela permet de limiter la consommation énergétique de l’ensemble.” 

Une monnaie comme révolution ?

Même si elle n’est encore utilisée que par 3000 personnes, pour certains, la Ğ1 incarne l’espoir : “Quand on me demande ce que je veux faire avec ce truc, rapporte Maaltir, je réponds : changer le monde ! Pour moi, oui, c’est une révolution… Bien sûr, ça ne changera pas tout. L’injustice est aussi en dehors de la monnaie : par exemple, si une ressource se raréfie, elle risque de coûter très cher, y compris en Ğ1. Mais si ça marche, ça règle quand même pas mal de choses : on se retrouve à égalité face à la création monétaire, on tisse du lien, la monnaie apparaît là où les gens sont, et où ils en ont besoin, dans les zones rurales autant qu’en ville. On n’imagine même pas encore toutes les implications.” Même enthousiasme du côté de Bertrand Presles : “Un monde sans inégalité, ça n’existe pas. Mais on peut choisir de les favoriser plus ou moins selon les systèmes que l’on met en place. La Ğ1, dans son principe, lutte contre l’inégalité. Alors que la « monnaie dette » la renforce. »

D’autres préfèrent attendre un peu pour se prononcer… “On ne verra les résultats qu’avec le temps, en observant ce qu’en font ses utilisateurs. Se baser uniquement sur la théorie pour dire que c’est la solution que tout le monde attendait, c’est une erreur selon moi”, objecte un participant lors d’une rencontre nantaise. 

Des monnaies locales physiques commencent à s’adosser à la Ğ1.

Une chose est sûre, l’appropriation a déjà commencé. En Mayenne, par exemple, l’association Le Sou qui s’est montée en 2012 pour faire connaître la monnaie libre sur son territoire, a commencé à transposer la Ğ1 sur papier, pour ne pas exclure les moins habiles sur smartphone. À Toulouse, “un magasin de musique accepte désormais la Ğ1 pour un certain pourcentage de ses prix. Par exemple, on peut régler une guitare à 70% en euros et 30% en Ğ1”, rapporte Maaltir. À Lodève (34), un groupe d’utilisateurs s’est mis à fabriquer une monnaie locale, adossée à la Ğ1 : le BEL, Bon d’échange Lodévois… ♦

* Consulter la Théorie Relative de la Monnaie de Stéphane Laborde (2010). 
** Pseudo

En complément

Duniter, le logiciel sur lequel se base la Ğ1
→ L’application Cesium, qui permet de créer un compte utilisateur. Il y’en a d’autres : Sakia, par exemple
→ Une cartographie des membres utilisateurs
→ Une carte des groupes locaux des utilisateurs de la Ğ1

 

 

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