novembre 2020

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Les boutiques de fripes nantaises : entre diversification, business et engagement

De la friperie chic à la bibliothèque de vêtements : les professionnels de la seconde main tissent de nouveaux modèles pour prolonger la vie du textile. Exploration à Nantes.

Par Marie Bertin
Photo : Les nomades, la bibliothèque de vêtement nantaise (Stéphane Mahé/Les Autres Possibles)
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Près de la place Royale, à Nantes, le rappeur nantais B-ssif profite de l’ambiance made in USA de la boutique Ronin pour tourner son clip. Bruno Daniel, le gérant de 31 ans, a ouvert cette friperie d’un nouveau genre en juin dernier. Ici on trouve essentiellement des marques de la tendance streetwear, pour des prix allant de 8 à 60 €. Toutes de seconde main. « La fripe a toujours existé mais depuis cinq ans, ça s’accélère, rapporte-t-il, sûr de lui. Rien que cette année, il y a eu au moins quatre ouvertures en plus de la mienne dans le centre-ville [Mauvais Genre, Doe Friperie, Kilo shop, La Raffinerie Nantaise, ndlr]. Dans le même temps, il s’est ouvert de grosses boutiques à Rennes, Marseille et Brest. » Le point commun de ces nouvelles venues ? « Contrairement aux friperies traditionnelles, elles ont une identité claire et des rayons bien aérés, comme dans n’importe quelle boutique de marques. » Comprenez : la fripe s’embourgeoise. Faut-il le regretter ? Majdouline Sbai, sociologue spécialisée en environnement, s’y refuse dans son ouvrage Une mode éthique est-elle possible ? (Rue de l’échiquier, 2018) : « Acheter en seconde main reste une solution écologique puisqu’elle prolonge la vie du vêtement, tout simplement. » Ce qui pourrait finir par embêter les marques de la fast fashion, dont l’objectif est de faire acheter du neuf, malgré les montagnes de fringues inutilisées… Qui font, par ailleurs, le bonheur de ces néo-fripiers. « Partout en France, dans d’immenses hangars, des grossistes entassent des vêtements triés par marques, rachetés à tout le monde, de la Chine aux USA », explique le gérant de Ronin qui s’y fournit. « La Croix Rouge, par exemple, déborde de dons de vêtements et en revend aux grossistes. »

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Insertion et petits prix

Un système bien différent de la collecte locale des historiques de la fripe : les associations caritatives et entreprises d’insertion. Comme Le Relais, qui combine vocation sociale et engagement écolo. « Notre première raison d’être, rappelle Philippe La Forge, directeur du Relais 44, c’est l’insertion des publics éloignés de l’emploi. La seconde, c’est d’allonger au maximum la durée de vie des habits. Ce qui ne peut pas être vendu est recyclé. » La Scop, née du mouvement Emmaüs, collecte et vend de la seconde main en Loire-Atlantique depuis 1994, date d’ouverture de sa première friperie solidaire Ding Fring à Nantes. Elles sont sept aujourd’hui. « Ces magasins permettent au textile de réintégrer un marché local  : même si au départ une pièce a été fabriquée au Vietnam, finalement elle crée de l’emploi ici. Tous les vêtements vendus en Loire-Atlantique ont été collectés en Pays-de-la-Loire et triés à Couëron, précise le directeur qui constate, lui aussi, l’engouement pour la seconde main. Aujourd’hui on tourne à environ 100 clients par jour sur chaque boutique, pour un réassort de 2000 pièces par semaine. Et ça ne fait que progresser. Les gens ne viennent plus seulement par nécessité. » Le phénomène de mode est indéniable mais n’explique pas tout. « Il y a aussi une prise de conscience. Des clients nous disent qu’ils ne veulent plus acheter 50 € un pull neuf qui se déforme au premier lavage. Ils l’achètent chez nous pour être sûr qu’il va tenir : s’il a survécu jusque là, c’est qu’il est solide ! »


« Acheter en seconde main prolonge la vie du vêtement »


Le biz’ de la fripe

Malgré tout, l’équilibre économique de cet acteur engagé reste fragile. « Les Ding Fring, c’est 30 % de notre chiffre d’affaires. Ça fait clairement tourner la boutique. Bien plus que le recyclage, qui n’est pas encore rentable. » Le gérant surveille donc attentivement les évolutions du secteur. Comme l’ouverture, en juillet dernier à Toulouse, d’un rayon test de 400 m2 de vente d’objets d’occasions par le géant Leclerc. Le principe : les clients apportent leurs affaires au comptoir contre du cash, et l’enseigne les revend en magasin. Elle ne prend pas les vêtements pour l’instant, mais quand on sait que Leclerc est le premier vendeur de mode en nombre d’article en France, il y a de quoi s’interroger. Et le Relais n’est pas le seul. « On a reçu Édouard Leclerc, rapporte Valérie Fayard, déléguée générale adjointe d’Emmaüs France. Il nous a indiqué que l’enseigne ne vendrait que des objets d’occasion, pas de vêtement. » Quel serait le risque ? « Même s’il y a beaucoup de choses dans les armoires des Français, si leur réflexe est systématiquement de vendre plutôt que de donner, cela nous met en danger. Notre tri n’est rentable que si l’on trouve, dans le tas, des pièces de qualité à valoriser en boutiques. » Même inquiétude vis à vis des sites de vente en ligne entre particuliers comme Le Bon coin ou l’appli plus récente Vinted, qui permet, en un coup de smartphone, de revendre sa garde-robe. « Cette logique, qui encourage les gens à tout valoriser économiquement, les éloigne de la culture du partage, regrette Valérie Fayard. On pousse à l’extrême l’individualisme mercantile, alors qu’Emmaüs prouve depuis 70 ans qu’on peut faire autrement, en redonnant de l’autonomie et une place à des gens exclus par cette logique. Sauf à en avoir vraiment besoin, bien sûr, participer à cela en donnant ses affaires, c’est plus intéressant que de se faire 10 balles sur Le Bon coin, non ? »

La bibliothèque de vêtement les Nomades ouvre au moins une fois par mois à la Conciergerie, sur l’île de Nantes. (Stéphane Mahé/Les Autres Possibles)

« Une bibliothèque de vêtements pour pousser à fond la culture du partage. »


Fripothèque

Avec sa «bibliothèque de vêtements» animée par des bénévoles, l’asso nantaise Les Nomades entend pousser à fond, justement, cette culture du partage. Pour fouiller dans les rayons de sa boutique éphémère, il faut s’abonner. «Puis vous amenez des fringues que vous ne portez pas ou plus, cela crédite votre compte avec un système de points [exemple : un t-shirt = 3 points, un manteau = 24 points, ndlr], explique la fondatrice Marie Grégoire. Ensuite, à votre tour de récupérer des vêtements contre des points. On n’établit pas de valeur selon la marque, uniquement selon le type de pièce et l’état». Pour n’exclure personne et convaincre peu à peu, «ceux qui ne veulent pas s’abonner peuvent acheter à très petits prix. On a également un rayon gratuit. » L’idée, Marie l’a eue en travaillant chez un fripier de Montréal. « La boutique était devenue ma garde-robe. Je ramenais des trucs, j’en prenais d’autre, et rapidement je n’avais plus rien chez moi, je m’habillais là-bas ! »  Son initiative a quelques cousins locaux. Les habitants de l’immeuble La Maison Radieuse à Rezé, par exemple, échangent depuis plus de 50 ans leurs fringues au club vêtement, réservé aux résidents : une pièce inutilisée du bâtiment transformée en dressing géant, où chacun peut apporter ou prendre quelque chose à sa guise, chaque semaine. Le bar associatif La Dérive quant à lui, organise de temps en temps un magasin gratuit éphémère. Le principe : on apporte des vêtements le matin, on se sert l’après-midi. Avec toujours ce même objectif : arrêter de cumuler, pour passer à l’échange, de main en main, selon le besoin de chacun. ♦

 

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