août 2020

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Entretien avec la coopérative funéraire à Nantes : « On est transparents sur les coûts »

Hélène Burel
Mains tendues

À Orvault, depuis 2016, la première coopérative funéraire de France propose un modèle « désintéressé » de pompes funèbres. Entretien sans tabou avec Brigitte Brodin, la cofondatrice.

Propos recueillis par Marie Bertin
Publié le 17 avril 2020
Illustration : Hélène Burel pour notre numéro #24 « Et l’amour dans tout ça »
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Alors que l’épidémie de Covid-19 emporte des vies et que des règles strictes s’imposent aux familles au moment de se recueillir, la marchandisation standardisée du deuil apparaît particulièrement choquante. À Orvault, près de Nantes, la Coopérative funéraire  applique un nouveau modèle pour changer le rapport aux obsèques. Entretien avec Brigitte Brodin, conseillère funéraire, maîtresse de cérémonie et cofondatrice.

En quoi la Coopérative Funéraire est-elle différente d’une entreprise de pompes funèbres classique ?

B.B. : Pour les familles, la différence essentielle, c’est l’absence de pression commerciale. Notre but n’est pas de vendre le plus possible, au prix le plus haut. Ce qui garantit ça, c’est d’abord notre statut. Une coopérative appartient à ses salariés et aux citoyens qui la rejoignent en achetant une part sociale, ce qui assure une gestion désintéressée de l’entreprise. Nos coopérateurs sont soit des familles confrontées au décès d’un proche et qui veulent organiser ses funérailles, soit des personnes qui mènent une réflexion sur leurs futures obsèques, ou encore des citoyens qui souhaitent simplement soutenir le projet par intérêt pour le concept. Ils exercent ensemble le pouvoir via l’assemblée générale annuelle. Les bénéfices sont réinvestis, et non pas redistribués à des actionnaires ou fonds de pensions comme c’est souvent le cas dans les grands groupes funéraires. 

Ensuite, au delà du statut, le projet de la coopérative est de proposer aux familles un service de qualité, à un prix juste. Donc on est totalement transparents sur les coûts. On ne compte pas le temps accordé aux familles pour leur donner de l’information, pour leur permettre de faire des choix éclairés. Et on a pour principe de respecter les orientations spirituelles et philosophiques de chacun. Par exemple, en organisant des cérémonies dans d’autres lieux que des églises ou des salons funéraires, et qui font sens pour les familles : à domicile, dans un jardin ou autre, quand c’est possible, bien sûr.

Comment fixe-t-on un “prix juste” pour un tel service ? 

B.B. : Comme pour toute entreprise, il y a des locaux, des travailleurs, des fournisseurs, et des charges à payer. Donc le prix juste est celui qui permet d’équilibrer tout ça, en toute transparence. Ce qui nous différencie aussi, c’est que l’on choisit de travailler avec des artisans français. Nos services ne sont pas low-cost, mais ils sont au tarif juste. À plus long terme, nous aimerions créer un fonds de solidarité qui permette de baisser les prix dans certains cas, pour accompagner les familles qui en auraient besoin.

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L’épisode épidémique que nous vivons et les règles sanitaires strictes décrétées ont-t-elles changé votre façon de travailler au sein de la coopérative funéraire ? 

B.B. : Oui, beaucoup. Et qui plus est, ces règles changent souvent. On reçoit des informations de la préfecture plusieurs fois par semaine. Dans un premier temps, on nous a dit qu’il ne pouvait y avoir aucun rassemblement. Puis les règles se sont légèrement assouplies : on peut désormais faire des cérémonies à 20 personnes maximum, en gardant 1,50 mètre de distance entre chaque. Mais ensuite, chaque acteur reste libre de prendre des mesures supplémentaires. Concernant les crématoriums, par exemple : actuellement ceux de Nantes et de Saint-Jean-de-Boiseau acceptent 20 personnes maximum, mais celui de Château-Thébaud n’en reçoit aucune. Pour les cérémonies religieuses, on dépend aussi des paroisses : les officiants étant souvent des personnes âgées, certaines ne reçoivent plus du tout en ce moment. Enfin, il y a les mesures barrières que nous devons appliquer scrupuleusement. Tout prend beaucoup plus de temps désormais. Évidemment, nous prenons beaucoup de précautions en chambre funéraire, ou en nous rendant à la morgue du CHU.

Quelle que soit la raison du décès, ces règles s’imposent aux familles qui ne peuvent plus se recueillir aussi librement qu’avant. Selon vous, le deuil est-il encore possible dans ces conditions ?

B.B. : Je pense qu’il y aura des deuils très compliqués. Dans le cas d’un décès lié au coronavirus, la fermeture du cercueil est très rapide. Or voir son défunt une dernière fois est important. Par ailleurs, et cela concerne tout le monde, dans ces moments-là on a besoin d’être particulièrement entouré. En temps normal, c’est un grand moment de solidarité. Et c’est devenu vraiment très compliqué de le vivre pleinement pour les familles, et pour nous de l’organiser. On tente de s’adapter pour faire au mieux étant données les conditions. Par exemple, on peut proposer de séparer la cérémonie en deux moments : d’abord une cérémonie en très petit comité au salon funéraire juste après le décès, selon les règles actuelles. Puis d’en prévoir une autre, après le confinement, au cimetière par exemple pour les inhumations, où il sera possible de convier plus de monde.

Vous qui faîtes une expérience presque quotidienne de la mort, quel conseil pouvez-vous donner à ceux pour qui elle reste un tabou difficile à lever ?

B.B. : Parler, parler, parler. Mettre des mots dessus. Oser aborder le sujet avec ses proches. Dans un premier temps, peut-être, commencer par s’informer. On est là pour ça. Et c’est notre métier de nous adapter : il y a des personnes qui sont prêtes à parler de tout, tout de suite, concernant la mort. D’autres pour lesquelles cela prendra un peu plus de temps, qui ne pourront pas aborder certains sujets la toute première fois, par exemple les éventuels soins de conservation du corps. Il faut être attentif à ça, et prendre le temps.

Historique de la coopérative funéraire

→ 2015 : Création à Nantes de l’ACFF, Association des coopératives funéraires françaises.
→ 2016 : Création de la Coopérative funéraire de Nantes, basée à Orvault. La première en France, pensée à partir du modèle des coopératives funéraires de Québec. Elle réunit à ce jour 600 membres.
→ 2020 : Création de la Coopérative funéraire de Rennes.
D’autres sont en projet en France, notamment Syprès – L’alternative funéraire à Bordeaux.

 

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