juillet 2020

Le coin du web des Autres Possibles

Nouveau ! Les Autres Possibles est un magazine papier mais parfois il se décline en ligne ici. Au menu : des compléments d’infos sur nos enquêtes, des archives offertes des numéros parus ou épuisés, et, quand on le pourra, des exclusivités 100% web.    

À Saint-Nazaire, le FabLab a livré 4000 visières : « On a pu se mobiliser avant les industriels »

Les bénévoles du FabLab de Saint-Nazaire ont produit 4000 visières de protection contre le virus Covid-19, notamment destinées an personnel soignant. (Crédit : BlueLab)

Retour sur l’expérience collective du Fablab associatif, qui a été parmi les premiers à se mobiliser en France pour combler le manque de matériel de protection face au Covid-19. En trois semaines, les makers ont produit bénévolement 4000 visières pour les professionnels de la région. Entretien.

Propos recueillis par Marie Bertin
Publié le 10 avril 2020
Photo : Les visières ont notamment été fournies au personnel soignant (Crédit : BlueLab)
——

Grâce à la mutualisation des savoirs et des imprimantes 3D des makers de la région de Saint-Nazaire, 4000 visières de protection ont pu être fournies très rapidement à des professionnels et publics prioritaires de la région. Damien Henry, maker de 39 ans et directeur du BlueLab, sort tout juste la tête de l’eau…

M. B. : Pensiez-vous, il y a trois semaines, que le réseau du BlueLab allait devenir le premier fournisseur de visières de protection de la région de Saint-Nazaire ? 

D. H. : Honnêtement non. Quand les consignes de confinement sont tombées, j’ai fermé l’atelier, ramené les imprimantes 3D chez moi. Je m’imaginais continuer à structurer l’asso en attendant la réouverture… Mais, tout est allé très vite quand Alexandre Grière, maker à Montoir-de-Bretagne (44) dont la femme est infirmière, m’a contacté sur Twitter pour qu’on réfléchisse à ce que l’on pourrait faire. Au début on hésitait, à cause des recommandations contradictoires sur le matériel de protection. Puis on a vu tourner des modèles de visières sur le net, et on s’est dit que c’était ce qu’il fallait faire.

M. B. : Comment êtes-vous passé de 2 à 120 makers, organisés en réseau, capables de coordonner une production ?

D. H. : On a lancé un appel aux makers du coin sur les réseaux sociaux en mode “venez vous inscrire et nous aider”. En une nuit, on était 15, puis 30, puis des centaines. C’est allé très vite et très loin, on a été contactés par des makers de toute la France. Il a fallu s’organiser par zones, en sous-réseaux : finalement, pour la région de Saint-Nazaire, on s’est stabilisés autour de 120 membres. Dans le même temps, les commandes commençaient à affluer de toute la région… Il a fallu trouver les outils pour faire coïncider tout ça, et voir qui disposait d’une imprimante 3D à domicile. Pour gérer les commandes, sur Saint-Nazaire, on s’est mis en lien avec À vos soins, une association qui fédère des soignants. On a également dû établir des règles pour éviter que tout le monde ne prenne la route pour livrer soi-même ses visières. On a décidé que ce serait les soignants qui viendraient chercher le matériel au domicile des makers. Au début, c’était un joyeux bordel, mais tout s’est organisé en un temps record. Trois jours environ après la première prise de contact, le 18 mars, on commençait à produire avec une grande efficacité. En une semaine, on avait déjà fourni 800 visières.

Une fois les pièces produites, il faut les assembler. (Crédit : BlueLab)

 

M. B. : Vous en êtes à 4000 visières environ, distribuées dans toute la région nazairienne et nantaise. Qui en a demandé ?

D. H. : On a fourni quasiment tous les professionnels des métiers sensibles de la région. Parmi nos commanditaires : des Ehpad – c’est là qu’on a senti le plus gros manque -, des infirmières libérales, des cabinets médicaux, des hôpitaux, des pompiers, des résidences de jeunes, des IME, des ambulanciers, des mairies, des pompe-funèbres, etc. Maintenant, on commence à recevoir des commandes de grosses enseignes, notamment de la grande distribution. Personnellement, j’estime que ce n’est plus notre rôle, on s’éloignerait trop du projet associatif. On est passé du prototypage à la production par solidarité, pour fournir gratuitement ceux qui en avaient vraiment besoin. Le but n’est pas d’occuper un marché. Ces entreprises ont les moyens de s’équiper. En plus, ça y est, le privé s’est adapté pour les fournir. Donc elles n’ont pas besoin de nous.


« On est passé du prototypage à la production par solidarité, notre but n’est pas d’occuper un marché. »


M. B. : Allez-vous devoir poursuivre la production ?

D. H. : Non, on devrait arrêter dans les jours qui viennent. On va honorer quelques dernières commandes, mais dans l’ensemble, depuis cette semaine, les demandes sont moins nombreuses. On sent une baisse de régime. Ça veut dire que ça y est, ceux qui en avaient vraiment besoin sont équipés.

M. B : Comment les makers, qui sont quasiment tous bénévoles, ont-ils financé leur production ?

D. H. : En partie sur leurs deniers personnels. C’est en cela, aussi, que c’est une action solidaire. Ils ont fait tourner leurs propres imprimantes. La plupart avaient des bobines de PLA d’avance : c’est la matière plastique utilisée pour imprimante 3D. Et pour aller plus loin, il a fallu en commander des nouvelles. On est justement en train de faire le point : je dirais qu’il y en a pour environ 100 € de matériel, en moyenne, par maker. Cela dit, on a été aidés par des collectivités, des entreprises ou encore des lycées grâce auxquels on a récupéré sans trop de problèmes des stocks de feuilles plastiques (qui servent aux visières, ndlr), ou alors on nous a aidé pour la logistique, gracieusement. Mais c’est sûr qu’il y a un coût. Certains ont même cassé leur imprimante pendant le rush… 

M. B. : Cette expérience semble démontrer que ce type de réseau a été en mesure de réagir plus efficacement que beaucoup d’autres structures en place : collectivités, entreprises privés notamment. Comment analysez-vous cela ? 

D. H. : C’est vrai qu’on a pu se mobiliser avant les industriels. Peut-être parce que de notre côté, nous n’avions pas de contraintes d’entreprises, ni de secret industriel à préserver. Les modèles de visières que nous avons utilisés sont open source. Tout le monde peut s’en saisir, les améliorer, les transmettre à nouveau… Notre organisation quasi horizontale a sans doute joué aussi, on n’a pas eu besoin d’attendre de prise de décision hiérarchique pour agir.

Une imprimante 3D au travail. (Crédit : BlueLab)

M. B. : Quand vous repensez à ces trois semaines, que retenez-vous de cette expérience ?

D. H. : Humainement et professionnellement, ça a été énorme. J’ai été surpris d’abord, par l’ampleur de la mobilisation. Je ne pensais pas qu’on serait aussi nombreux, capables de s’adapter aussi vite, de s’auto-organiser, d’être à la fois sur la recherche, la production, la logistique, tout en faisant preuve d’une remise en question permanente… Je n’avais jamais vécu un truc comme ça. On réalise que les choses peuvent aller très très vite. 


« Désormais, on est 120 potes, 120 makers qui avons réussi à créer un truc monumental. »


Ensuite, ce que je retiens, c’est qu’on s’est pris en pleine face la détresse face au manque de matériel : des infirmières arrivaient en pleurs pour en récupérer. C’était impressionnant. Enfin, il me reste que, désormais, on est 120 potes. Je connais les noms de chacun. 120 makers qui avons réussi à créer un truc monumental : une action collective coordonnée et solidaire. Il faut savoir qu’il y avait environ 30 adhérents au FabLab de Saint-Nazaire avant tout ça. On sera sans doute un peu plus après ! Quand j’y repense, c’était une expérience hallucinante.

Je crois que cette philosophie du « do it yourself » (“Fais le toi-même”, ndlr), s’est renforcée dans ce contexte, face à la nécessité, et pourrait connaître un renouveau après tout ça. Les gens sauront peut-être davantage ce qu’est un FabLab, et on arrêtera peut-être aussi de voir les makers comme des geek solitaires ! 

En complément

*Qu’est ce qu’un FabLab et qui sont les makers ? Un Fablab, en gros, c’est un atelier équipé de machines-outils pilotées par ordinateur, pour la conception et la réalisation d’objets, dédié à l’innovation et au partage des savoirs, avec un penchant pour les imprimantes 3D. Celui de Saint-Nazaire, fondé il y a 3 ans, est associatif, c’est-à-dire ouvert à tous les bricoleurs-inventeurs, aussi appelés “makers”, professionnels ou amateurs… Ce qui les rassemble, c’est l’envie d’essayer, d’apprendre, de concrétiser des idées.

Infos pratiques

→ FabLab de Saint-Nazaire : Le BlueLab, 66 Centre République (Le Paquebot), 44600 Saint-Nazaire. Tel. : 07 67 90 07 21.
→ Sur la page Facebook Les visières de l’Atlantique, nom que s’est donné ce mouvement de solidarité des makers de la région nazairienne, on peut découvrir des messages de remerciements des personnels équipés, ou encore des vidéos des imprimantes 3D en action.

 

À lire aussi sur Les Autres Possibles

Respirateurs, visières… Face à la crise sanitaire, l’open source au cœur des solutions d’urgence

Qui sommes-nous ?

La boutique

Les points de vente